La mer était déjà plus loin. Le refrain des vagues ne chatouillait plus mes oreilles. Le sel marin avait quitté ma peau.
La ville m’explosait en plein visage. Le tumultueux voisinage se frayait un chemin, une artère dans mes pensées.
Mon retour à la cité m’étonnait un peu ; je ne comprenais pas mes craintes. Cette ville que j’avais quittée à peine deux semaines, ne me réchauffait plus. Elle me semblait étrangère et dangereuse, inconnue et hostile, différente et infernale. Mon cœur et ma mémoire étaient bien mal à l’aise dans ce manège de bruits et de lumières. J’avais l’impression d’avoir été jeté, tout à coup, au milieu d’un flipper ; j’étais cette bille d’acier qui rebondit sur chaque champignon, tombe dans tous les trous et s’écrase sur des cibles inoffensives. Mes oreilles se tenaient la tête et mes yeux n’en croyaient pas les leurs. Mon court dépaysement m’avait changé. Tout cela ne me convenait plus.

La couleur de la nuit naissante n’arrangeait pas les choses. Un vieillard, assis contre un mur coloré de slogans, mendiait, une sébile dans sa dernière main. Quelques blousons noirs, enveloppant quelques zonards, chahutaient. Une marchande de frites était installée à la sortie de la gare qui m’avait craché sur le trottoir.

Malgré tout, j’entrepris de marcher, me faufilant difficilement, dans la foule où j’avais l’impression de nager et parfois de couler. Il n’était que six heures du soir, mais le soleil était déjà aveugle, les réverbères souriaient, les voitures ouvraient les yeux et le ciel crachotait, douchant ce triste tableau, œuvre de l’hiver.

Je déambulais de trottoir en trottoir, sans oser m’arrêter. Je me surprenais à suivre une ombre, puis une autre en sens inverse. Les gens cherchaient à rejoindre leur fourmilière, comme attirés par une chaleur réconfortante ou poussés par une journée éreintante. Moi, voyageur du moment, je me reconnaissais en chaque visage fatigué, énervé et passif. La vérité porte souvent des masques de démon ; l’amour se cache, trop pudique. Le fard appliqué par le quotidien creuse des rides invisibles.

Je m’étais donné quelques congés et mon retour m’enrichissait plus que tout mon passé. Peu à peu, la rue se déshabillait, les soleils électriques se couchaient, les étoiles se levaient, le silence s’épaississait, la ville s’endormait et mon pas résonnait, seul sur le pavé désert et mouillé.

La nuit avait couronné le silence, empereur de la ville.

Encore plus pauvre qu’avant, plus vide, je rejoignais ces quatre murs de solitude ; Ces quatre murs que j’avais voulu quitter pour « faire le point », pour prendre une décision, du recul, pour changer.

Là, rien n’avait bougé ; aucun esprit n’était venu faire du vent. Aucun cambrioleur n’avait été attiré par mon appartement. Aucun arrosoir ne s’était penché sur mes plantes. Le frigo, gueule ouverte, dégivrait, passif. Le lit, tout nu, respirait. La boîte à lettres n’avait englouti que prospectus et factures, aucune enveloppe manuscrite, aucun message affectueux, signe de tendresse.

Malgré son accueil, quelque peu froid, mon univers familier me réconfortait. Il ressemblait à ces êtres qui habitent nos mémoires et que nous n’avons pas spécialement appréciés, quelques fois même détestés, et qui pourtant, par le souvenir réussissent à nous réchauffer lorsque nous avons l’impression d’être seuls, seuls face au monde, face à la nouveauté, incompris de l’incompris, perdu, glacé.

Notre quête perpetuelle est celle du changement. Encore que je ne suis plus si sûr de devoir, de pouvoir généraliser, tant le voisin d’en face est pantouflard, tant la femme du voisin d’en face met d’attention à sortir son chien à heures fixes, tant le voisin du dessous de la femme du voisin d’en face est cérémonieux dans ses habitudes, ses toutes petites habitudes.

Qu’importe. J’écris.

MA quête perpétuelle est celle du changement. (cela me va déjà beaucoup mieux) Ce retour m’en convainquait d’autant plus. Je haïssais les vacances par leur caractère d’exception, bouteille d’oxygène qui permet de résister encore un peu, jusqu’à la prochaine fois ; éternel problème de la vie qui nous refile des plaisirs en guise de Bonheur, des ivresses pour faire passer, des sourires pour enjoliver, des rêves pour nous faire croire, des accalmies pour patienter, des seringues pour nous faire tenir, des fois pour un paradis, pour un peut-être. Mais, revenons à nos congés, quoi de plus fantastique pourtant que l’idée du départ, l’envie du départ, le départ.

A l’arrivée, c’est déjà fini ; habitudes et (ou) ennui prennent place et tout est à recommencer ; le retour a beaucoup de charme.

Les vacances c’est comme le café : Ce n’est pas le café qui est vraiment bon, mais d’abord son envie, ensuite son odeur, puis le goût de l’après-café, celui qui reste dans la bouche (les souvenirs de vacances) enfin, le café coule sur la langue et dans la gorge sans qu’on s’en aperçoive, trop vite, trop mal. Et pourtant sans café, plus rien. Il est l’indispensable objet du désir de son environnement, la ville de la campagne.

Autre chose :
Très beau texte chez mon ami LChe, ce matin, "l'ami de Dieu",
c'est le titre du texte... sinon on pourrait penser que...