23 juin 2007
Le bureau de mon père
La photo que vous voyez là, c'est ce que j'appelle
"le bureau de mon père"
C'est juste une petite caissette 40 cm sur 30 environ, appelée, kachêtta en patois de "chez moi".
J'ai toujours vu mon père y ranger les papiers du foyer :
Les fiches de paie hebdomadaires pliées en quatre et bloquées par un élastique par année. Elles étaient d'une longueur interminable en papier calque un peu glacé. On distinguait très peu les chiffres puisqu'il s'agissait d'un deuxième exemplaire carboné. Bref, elles étaient rangées à l'extrême gauche.
A droite, les courriers et cartes postales "du pays". Le reste, la sécu, et les réponses de l'assistante sociale de la mairie aux lettres que notre père dictait à ses enfants et dont ceux-ci avaient honte et cherchaient dans leur vocabulaire d'écoliers des synonymes moins humiliants que les termes paternels.
Pourquoi "le bureau de mon père" ?
Parce que jamais personne ne pouvait imaginer qu'il aurait pu avoir un bureau. C'eut été trop d'honneur pour lui. C'eut été le faire monter trop vite dans la hiérarchie sociale.
Pensez donc.
Lui qui avait quitté l'école avant ses dix ans et qui plus tard, à chaque fois, qu'il passait devant l'établissement, pendant nos vacances, nous rappelait que c'était son école. "Tu nous l'as déjà dit papa".
Lui, qui faisait partie de ces wagons d'immigrés italiens qu'on déchargeait chaque année en Champagne ou en Picardie pour ramasser les betteraves à la saison puis qu'on renvoyait dans les mêmes wagons quelques semaines plus tard.
Lui, qui un jour décida de rester et, comme par magie, d'ouvrier agricole se transforma en ouvrier du bâtiment. Il construisit, (avec d'autres, italiens, espagnols, polonais, algériens, tunisiens, marocains, tchèques puis, plus tard, portugais), toutes les belles demeures du golf de Saint-Nom-la-Bretèche (Seine-et-Oise).
Lui, qui, dépassé par la vie, un jour décida de s'immobiliser, de passer le dernier tiers de celle-ci passif et transparent.
Et pourtant... mon père avait un bureau.
Lui-même ne savait pas qu'il était un intellectuel.
Comment le comprendre ? Qui pouvait le lui faire comprendre ? J'arrivai trop tard pour lui dire que je savais.
Sa structure d'esprit, son organisation, sa mémoire, sa vision, son intuition, ses associations d'idées, me prouvent aujourd'hui que tout était en place, toutes les graines étaient là et personne pour les arroser.
On ne peut même pas dire que c'était un autodidacte puisqu'aucune marche vers le savoir n'a été possible.
On le sentait mal avec les autres et tout le monde le croyait timoré alors que sa machine fonctionnait très vite mais en interne seulement.
Ses mains même, trahissaient son destin contrarié. Il maniait la truelle au lieu de manier le stylo.
Un jour, il est parti. Sans savoir ce qu'il devait être.
J'aurais voulu qu'il soit un Mont-Blanc. J'aurais voulu qu'il soit le Mont-Blanc.
Je suis fier aujourd'hui de lui avoir construit "un bureau"... avec un stylo.
Commentaires
C'est un très beau bureau que tu viens de lui offrir ici, avec de jolis tiroirs à souvenirs.
Merci de nous avoir permis de nous y asseoir, le temps d'une lecture.
Je ne le dirai pas aussi bien que Plum', mais quel bel hommage à ton père ! Il est ton Mont-Blanc.
Bouleversant
Si on regarde autour de nous, très près, on en connait, de ceux qui méritent un bureau.
J'en connais un au moins, dont je tairai le nom par discrétion, qui parle peu mais quand il parle, il mériterait qu'on transcrive de suite ce qu'il dit car c'est tellement juste, intégre, honnête et sensible.
Comment arroser toutes ces graines qui sont en place?
Comment éviter que lui, dépassé par la vie, un jour se soit immobilisé et traverse le temps passif et transparent?
Bref, j'en pleure...
Bouleversant
Merci les amis.
Voilà des choses qui ne s'écrivent qu'à leur heure, avec sérénité.
Arrosons, arrosons sans relâche même les plantes desséchées qu'on croit sans espoir... on peut avoir des surprises qu'on prendra pour des miracles... et alors!
Comment faire?
Un petit oiseau
Un petit poisson
S'aimaient d'amour tendre
Mais comment s'y prendre
Quand on vit là-haut?
...
Mais comment s'y prendre
Quand on vit dans l'eau?
Verso
Très beau texte.
Enfin, c'est plus que ça.
Ce pourrait être l'invite en 4ème de couverture.
au chantier...
Mon père avait aussi un bureau.
Mon papa construisait les autoroutes, c'était, lui pour le coup, un autodidacte. De conducteur des travaux il était devenu ingénieur...Je me souviens de ses longs plans véritables énigmes pour moi, des pages et des pages de sa petite écriture (toujours au stylo bic noir) serrée...Je me souviens, petite, avoir entendu "je m'en vais à Saint Isidore ou à Canta Gallet"...C'est lui qui a creusé tous ces tunnels, qui a monté ce grand viaduc...C'est son autoroute. Et pas que celle là...La languedocienne, celle du Nord Est, celle de l'ouest, du centre...Toutes ces routes ce sont ses autoroutes...Je me rappelle les chantiers où il m'emmenait, les engins qu'il m'expliquait, leur utilité...Ma fierté à l'école d'expliquer que mon papa construisait de grandes routes, de celles qui unissent les hommes du sud et du nord....de montrer ses plans...Mon papa n'a jamais su à quel point je pouvais aussi être fière de lui. Comment à 16 ans peut-on deviner?... que ce serait si vite trop tard....Merci Claudio.
Merci à toi, Nathalie, de nous faire partager...
merci!
merci claudiogene pour ce texte qui m'a tant ému ...j'ai re-senti l'odeur de la valisette , j'ai ré-entendu le bruit de ce papier calque emprisonné dans l'élastique , je pleure devantl'anecdote sur la vieille ecole... Tout y est ...
Cet été quand je vais retourner au pays je vais encore m'arrêter devant la vieille école en ruine là où commence la route non goudronnée , je vais encore une fois raconter que c'était l'école de mon grand père et mes enfants me diront: "tu nous l'as déjà raconté 1000 fois maman!"
Merci encore et comme le suggère Lche écrivez un livre, vous avez la matière et le style !
(umberta)
umberta
Mais, Quel plaisir de vous voir passer ici. Je crois que c'est la première fois. En tous cas, le premier commentaire.
Un sincère plaisir. Surtout en ce jour de Fête du Château qui me rappelle ce retour de l'enfance si bien raconté aux abords du Nesgresco. C'était sur un autre blog, il y a longtemps déjà.
Merci encore.
Bien Zut, voila que je refais mes parcours préférés et mes yeux soudain sont humides sur ce bout de route ! Des mots du coeur,qui vont droit au coeur, par leur simplicité émouvante,directe, la sensibilité qui s'en dégage et qui nous renvoie à nos propres histoires,différentes sur la forme, mais tellement proches sur le fond. C'est beau, Claudiogène.
Mercidonie
Heureux de faire partie de vos parcours préférés.
J'espère ne pas mouiller vos yeux à chaque fois.
Mais, je sais aussi que ces larmes-là renforcent parfois.
A bientôt.
contente aussi!
Effectivement , c'est la première fois que je laisse un commentaire: je m'étais un peu repliée sur mes deceptions politiques ne trouvant plus de blogs à l'ambiance si particuliere de nissa 2008 où des "frères ennemis" arrivaient à discuter...
Avez vous des nouvelles de garibaldo? Vos chamailleries humanistes étaient plaisantes à lire et me manquent beaucoup. Je vais de ce pas regarder plus attentivement vos archives mais je crains que vos flirts modemistes que j'ai déjà entrevus ne heurtent ma morale coco!Par contre je vais venir régulièrement sur votre blog car vous avez le chic pour faire retomber en enfance et en indulgence avec soi et avec les autres, et ça...c'est fort ! (le negresco, la fête du château, léo ferré et maintenant la kâchetta)
Contente de vous avoir retrouvé...et émue/flattée que vous vous rappeliez de mes pourtant modestes contributions.
Umberta
Chère umberta, je n'intervenais déjà plus sur Nissa2008 depuis quelques temps avant que ce blog s'arrête ; je n'aime pas déranger et il semble que mes "flirts modemistes" ne plaisaient guère.
Passons.
Dans mes archives, je vous recommande l'article du 03 avril 2007
http://claudiogene.canalblog.com/archives/2007/04/03/index.html
Merci pour ce lien,et pour cet article somme toute assez élogieux de la candidate pour laquelle j'ai voté.
Pour ce qui est de nissa 2008, j'avais peut être moi aussi un peu déserté à l'approche des élections car je ne me souviens pas de votre "absence" et comme vous je n'aime pas déranger ou polémiquer si je sais que je ne suis pas dans la "ligne éditoriale " de celui qui se casse la tête à faire un site.
Pour ce que j'ai appelé vos "dérives modemistes" ne le prenez pas mal car si je n'avais pas voté coco avec 1,93 %de couillons j'aurai voté Bayrou comme vous! Mgb m'a énervée moi aussi (je suis allée l'écouter à nice) en parlant de frères jumeaux: un mec qui écrit une aussi belle biographie de henry 4 ne peut pas être si mauvais ni jumeau de sarko!
Mon père avait à peu près le même, mais en faux cuir. J'y ai retrouvé des factures de meubles du début du siècle dernier. Je n'ai pas encore "analysé" tout ce qu'il contient. Je ne sais si c'est de la pudeur, de la crainte ou du respect...
Idem pour un sac à main en peau de serpent de ma mère...
Merci pour ce partage Zeph.
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