Après deux ans de chômage j'avais fini par trouver un emploi en intérim qui devait se transformer en CDI quelques mois plus tard.
J'étais le candidat idéal, c'est vrai. Aucune raison de ne pas me choisir.
Pour ma part, j'avais fait profil bas, ces deux années m'avaient fait réviser mes exigences, à tout point de vue,  à la baisse. Nombreux avaient été ceux qui me convainquaient que le monde avait changé et qu'il était temps après vingt-huit ans de travail de devenir enfin "raisonnable" et rentrer dans le rang.
Soit, allons-y !

Le poste consistait à encadrer 25 téléphonistes recevant des appels entrants de nos clients professionnels et de gérer les litiges SAV. "Que des femmes !" m'avait-on prévenu. "Génial" avais-je pensé associant inconsciemment et naïvement,  femmes et valeurs féminines.
Mon expérience et mon goût pour des relations humaines saines et authentiques m'encourageaient à entrevoir un management où chacun serait valorisé et un travail d'équipe enrichissant pour tous.
Beau challenge, comme on dit maintenant !

(Ralentissez la lecture et asseyez-vous surtout)
Premier matin : La future retraitée que je devais remplacer m'offre une chaise près de son ordinateur.
Sur l'écran, la liste des téléphonistes ; que je vois physiquement en élargissant l'angle sur le plateau "open-space".
Et ça commence :
- Celle-ci, c'est une conne. Celle-là, elle a deux enfants et est toute seule. Celle-là vous pouvez lui donner n'importe quoi, elle avale tout. Elle, il ne faut pas lui parler, je lui ai interdit le téléphone, elle n'est autorisée qu'à ouvrir enveloppes et paquets (c'était la syndicaliste, 15 ans d'ancienneté). Celle-là, elle est portugaise (j'étais censé comprendre quelque chose)... Celle-là, on ne va pas la garder. Celle-là, elle est bête... etc. etc. jusqu'à 25.
Glurp !

Il m'a fallu supporter une semaine entière ce genre de discours et un quotidien fait d'humiliations et de remarques, de cris et d'hystérie. Imaginez à combien de lieues j'étais de mes convictions d'un management moderne et humaniste.
La sorcière partit en vacances.

Cinq semaines de bonheur.
Tout changea. 25 sourires le matin. De la détente. De la bonne humeur. Un travail fait et, sans prétention,  mieux fait. Du retard administratif complètement résorbé. Une organisation moyenâgeuse revue et rationalisée.
En un mot, tout le monde allait travailler sans stress.

C'était trop. Je prouvais qu'on peut obtenir des résultats sans terroriser.

Que croyez-vous qu'il se passa ? A son retour, Folcoche n'apprécia pas du tout. Je me retrouvai illico presto derrière un écran à faire pire que ce que je faisais 28 ans plus tôt, en début d'activité professionnelle.

Calme-toi, me disais-je, essaie de discuter. J'essayai avec elle puis avec la Direction. Rien à faire.
Je mis fin à la mission d'intérim et, plus tard, me payai le luxe d'un audit personnel de 10 pages que j'envoyai en 3 exemplaires (Direction, Syndicat, Agence d'Intérim)

La plus grande déception vint du fait qu'aucune employée n'osa bouger (celles qui devaient cette fois-ci ne pas se laisser faire et qui avaient découvert que d'autres méthodes existaient et qu'en plus elles étaient plus performantes), aucun des cadres non plus bien sûr qui m'affirmaient à la machine à café que j'avais raison. La direction ne voulut même pas écouter le pourquoi du comment.
J'apportai mon témoignage écrit au syndicat qui intentait des actions contre cette chef de service depuis des années et ne parvenait à aucun résultat ; un seul témoignage, cela ne suffit pas.

Depuis, Cruella mène, paraît-il une retraite paisible.

[Demain, au-delà des faits, j'apporterai mon analyse de cette  expérience]