Le soleil et notre oncle « lo zio Gigi » étaient debout depuis longtemps déjà.

Pour nous, c’était grasse matinée : Sept heures au mois d’août. Autant dire l’après-midi dans ce cul-de-sac de l’Italie la plus orientale.

Lo zio Gigi, les mains rouges, sèches et rugueuses modelées par sa terre rouge, sèche et rugueuse, nous réveilla.

Un seul mot, dit une seule fois. « Tîssi » qui veut dire « Debout » en patois de chez nous.

Debout, nous l‘étions vit’fait sans discuter.

Son visage était sévère ; moustache et sourcils se fronçaient en même temps. Sa bonté débordante était bien cachée derrière sa fierté et sa pudeur. Son maillot de corps plus proche du mouton que de la laine ne grattait que ceux qui s'imaginaient le porter. Sa peau, plus brûlée que brunie, s’écaillait.

Personne n’avait jamais envisagé de lui tenir tête.
Aussi, ces « deux francesi » de huit et dix ans que leur père avait envoyés en vacances chez son frère aîné, à deux mille kilomètres de Paris, obéissaient sans le moindre effort.

Ils avaient déjà fait le parcours avec le doigt sur le livre de la maîtresse. Mais le doigt devint vite ignorant ; personne ne pouvait imaginer l’expédition.

Pourquoi, valises encore à la main, les avait-on faits passés chez le coiffeur avant d’arriver à la maison ? Pourquoi, avant toute chose, leur avait-on fait avaler une cuillère à soupe d’huile purgative ? 

La France et la ville nous avaient sans doute pervertis, il s’agissait de nous laver en profondeur.
Le temps de le penser et nous nous retrouvâmes avec le grand benêt de cousin dont le physique contrairement au mental, n'accusait aucun retard, tous nus, dehors, dans un grand bac de pierre, à nous faire brosser comme des ânes.

Où étais-je tombé ? Dans la même journée, après trente six heures de train, un coiffeur chez qui je m’évanouis (« changement d’aria »paraît-il), une huile de vidange dans l’estomac et un jet d’eau glacée en compagnie de l’enfant sauvage monté comme un éléphant à douze ans et avec des cheveux au-dessus de la trompe.
J’étais tombé dans un cauchemar. J’étais chez les primitifs.

Pourtant Papa avait bien dit « en vacances ».

Et voilà que « lo zio Gigi » nous réveillait à sept heures du matin.
Pourquoi faire ? Je ne savais pas. J’allais découvrir.

Lui, s’était levé à l’heure où l’on se couche, pour aller cueillir des feuilles de tabac.
Il en avait ramené des draps pleins. Du volume, du volume, des montagnes de feuilles vertes.

Notre travail à nous, les grands, c’est-à-dire à partir de moi, à partir de huit ans, consistait à enfiler chaque feuille dans une ficelle à l’aide d’une grosse aiguille qui traverse la nervure centrale.

Après avoir rempli une ficelle d’environ un mètre, on faisait un nœud et obtenait un chapelet de feuilles de tabac. L’oncle patriarche récupérait les rangs et les plaçait sur des châssis de bois pour les faire sécher au soleil. C’est seulement lorsque les feuilles devenaient craquantes sans être encore poussière, qu’on allait les vendre à la coopérative pour, plus tard, ailleurs, en faire des cancers.

Merci pour les vacances, Papa.