Tant qu'il sera trop compliqué et pas moins cher de faire ses courses par Internet, nous irons au supermarché.
C'est un moindre mal.
Le gérant de la supérette du coin se sent obligé de nous faire partager la moiteur de sa main et nous dire des banalités, non, pire, des conneries ; nous ne le supportons plus. La boulangère prend le pain avec la même main que les euros sans engueuler la cliente qui rentre avec son chien ; nous ne le supportons plus. Le boucher lance à longueur de journée "Alors qu'est-ce-qu'on mange ce soir ?" ; nous ne le supportons plus.
Le supermarché au moins, c'est anonyme. Le maximum de conversation sera Bonjour-Merci-Aurevoir. L'automatisme contractuel de la caissière, nous avons décidé de l'adopter aussi. Pour le reste, nous choisirons nous-même nos produits, je prends/je prends pas, nous avons cette liberté sans avoir à nous justifier et sans qu'on nous re-fourgue le plat-du-jour. Le self plutôt que le resto. Parfait. Nous nous enfermerons dans notre bulle et, patiemment, attendrons que ce temps imbécile passé à faire les courses, passe.

Sauf que voilà, on a inventé des commerciaux dans les rayons, des "vendeurs".
Aujourd'hui, il n'y a plus que deux métiers au monde, fonctionnaire ou vendeur. Tu n'y coupes pas.
Donc, dans les allées ensoleillées et colorés du beau monde de la consommation, on a installé des gueules de gondoles vivantes et qui parlent fort et qui ameutent tout le monde. Quelques fois, elles se postent derrière des tonnes de choucroute fumante ou de couscous pour colonie de vacances et elles gueulent, et elles gueulent.
Au rayon vin, c'est le top. Le vendeur ultra-brite a mis la salopette bordeaux, bordeaux c'est la couleur, pour faire au-then-tique. Pour faire l'authentique abruti, y'a pas mieux en effet. Il nous la joue, "entre connaisseurs vous comprenez", c'est pas comme tous ces nuls qui n'y connaissent rien.
Plus loin, on vous offre un café avec un petit biscuit. Bon, là, d'accord, on baisse les bras, on se laisse faire ; ce sera le mauvais exemple.
Pour les shampooings et autres cosmétiques, on vous a déguisé une pauvre étudiante en pin-up qui se tord les chevilles à chaque pas... les talons aiguilles et les tailleurs jaunes, c'est une première pour elle.

Vous étiez donc venu au supermarché pour faire le plein de consommable tout en souhaitant être tranquille. C'est raté !
Deux solutions :
La première, vous compatissez ; le sort de ces pauvres employés exploités vous importe et vous restez poli, gentil et vous arrivez dans le parking sur les genoux.
La seconde, vous vous "payez" le premier en lui expliquant que si vous venez là, c'est justement pour être libre et qu'on n'ait pas à vous inciter à acheter, ni même à vous parler ; ça marche très bien, pour peu que vous ayez bien joué le hautain, le supérieur outré qu'un manant daigne vous adresser la parole. Une fois suffit, car ça vous  façonne un personnage et les autres gueules de gondole ne se risquent plus à vous aborder.
Qu'est-ce-qu'on n'est pas obligé de faire pour être tranquille !?

Le bouquet final, c'est la caissière, hôtesse d'accueil on dit, celle qui se plaint de travailler à temps partiel et de mal gagner sa vie. C'est elle qui vous crie "Il faut laisser les packs d'eau dans le caddie" "Bien, Mademoiselle, mais un ton moins sec aurait été tout aussi efficace" Plus de sourire, plus de Merci, plus d'Aurevoir. La caissière a la vengeance immédiate.
Repartant vers le parking, vous la voyez, elle ou ses acolytes, assise sur les jardinières de fleurs à fumer une cigarette et vous ne pouvez pas vous empêcher de penser qu'elle l'a bien cherché, son boulot de caissière.

Et dire que certains trouvent les grandes surfaces trop déshumanisées.
Les claviers et écrans d'ordinateurs sont peut-être pas humains du tout, mais ils n'ont pas mauvaise haleine et ne sont pas vulgaires.
Vivement les courses faciles et moins chères... par internet.