Le bâtiment est récent, propre, moderne et fonctionnel. Accueillant même. Des couleurs, de la clarté.
Pourtant, ce couple de cinquantenaires y entre à petits pas, inquiet. L’hôtesse d’accueil le dirige vers la salle d’attente. Les dos ne toucheront pas les dossiers des chaises, timides. Au mur, des affichettes de prévention, des listes d’adresses d’organismes, des numéros de téléphone. Au centre des jeux et des livres d’enfants. La salle d’attente est accueillante et glaciale.

Gilbert et Patricia attendent que l’Assistante Sociale de la Commission Locale d’Insertion les reçoive.
Chacun d’eux a sa boule dans la gorge et la tait. Il sourit à l’autre, les yeux pleins d’amour et la décadence digne.

La chute fut vertigineuse.
Ils en ont fait des choses. Elever des enfants, leur payer des études, les mettre sur les rails. Travailler, jeunes, trop jeunes, sur le premier barreau de l’échelle. Créer une entreprise artisanale avec courage et conviction. Sans se plaindre et sans souffrir vraiment. Par devoir.
Mais  jamais, même dans les pires moments, ils n’ont ressenti cette humiliation de devoir faire une demande de RMI. Ils savent bien qu’il n’y a pas de honte, que l’orgueil est ridicule, qu’ils ont des droits, comme tout le monde. Mais, ça ne passe pas.

Sandrine, l’assistance sociale est bien gentille. Mais son attention, son dévouement et les excès d’empathie dont elle couvre le bureau sont plus dérangeants que rassurants.
Gilbert aurait préféré avoir affaire à une machine ; les écrans n’ont pas l’œil maternant. Il voudrait lui crier que oui, il sait lire, oui, il saura remplir le questionnaire, mais Sandrine doit justifier sa fonction. Elle se doit de cajoler. Elle explique en articulant bien qu’il faut écrire comme on parle pour faire simple et influencer positivement le Conseil Général. Gilbert comprend qu’il faut pleurnicher.

Le regard du personnel qui voit Sandrine raccompagner le couple jusqu’à la porte comme on le ferait dans une boutique de luxe trahit la surprise et l’incompréhension.
Ils n’ont pas le profil de ce statut-là. Et pourtant.


La rue ne leur offre pas plus d’oxygène. Il propose une virée jusqu’au port pour reprendre courage. Elle ne dira pas non. Les pas sont lents et les épaules basses. Les mains se tiennent et les doigts tricotent.
Les cœurs ont la même heure.

Les petites barques colorées du fond du port ne redonnent pas le sourire. Le soleil qui les inondent et la faconde des vieux pêcheurs ne parviennent pas à raviver le moral. C’est pas le jour !
Plus loin, les luxueux yachts dont ils n’ont jamais rêvé sont alignés comme soldats et serrés comme sardines. Ils sont blancs, grands, majestueux et tristes.
Le regard de Patricia quitte ses pieds pour lire le nom de ce bijou de riche, le dernier avant le virage : One Toy More. Gilbert suit les yeux de sa compagne, lit, revient vers elle.
Ils sourient d’abord, puis rient, rient très fort. Les dos se redressent, les épaules s’ouvrent, les poumons se remplissent. La joie revient. Le rire, le rire a sauvé la journée.

Le couple de riches retraités sur l’avant du bateau, exposé sur des fauteuils en osier, au regard des badauds, n’a rien vu. Monsieur, aussi chiffonné que son journal, semble compter à rebours les minutes qu’il lui reste à vivre, passif. Madame, passe du vernis sur ses ongles avec des gestes identiques à ceux des plus populaires des mains, la lassitude en plus. Entre les deux, sur la table, un minuscule vase kitch héberge trois œillets bien fatigués. Le pavillon portugais du bateau fera dire à Gilbert que les idéaux révolutionnaires sont bien fanés.

Nos apprentis-RMistes peuvent rentrer chez eux, le cœur serein et allégé, la colonne vertébrale droite.
Ils ont compris qu’il existait des vies bien pires que la leur.