Claudiogène

Ambition : Passionneur

21 avril 2008

Le sport et moi

1959

Petit enfant pataud, gauche et pas bien dégourdi, tout mon corps semblait vouloir rester immobile.
Ajoutons à ça, deux frères, l'aîné et le benjamin, espiègles, vifs, téméraires, insouciants qui me renvoyaient l'image du petit gros incapable.
Finissons par dire que dès l'enfance, je n'avais aucun goût pour la compétition et pour le rapport de force.
Et voilà, avec quoi j'allais devoir faire face à mon corps et au sport.

A l'école, j'étais toujours le chouchou du prof de gym. Vous pensez, une telle application à bien faire et des résultats aussi lamentables, ça force le respect et réveille la tendresse.
Incapable même de monter sur le premier des nœuds de la corde du même nom.  Le seul garçon à sauter moins haut que les filles, moins loin aussi, à courir moins vite...
Dans le collectif, je m'en sortais un peu mieux. La stratégie et l'astuce venaient au secours de la force et de la technique.

Puis vint l'heure des clubs sportifs.
Deux années de gymnastique m'apportèrent un peu de souplesse, pas plus. Je m'appliquais, suivais toutes les règles à la lettre et finis même 5ème de ma catégorie... Nous étions 5.

C'est alors qu'arriva le Football. Révélation. Pas du jeu. Pas de la technique. J'étais nul. Mais, je ne ratai jamais un entrainement, jamais un match. J'ai toujours été Capitaine de l'équipe, toujours. Et défenseur, toujours. L'attaque ne sera jamais mon truc. D'ailleurs, je l'avais choisi dès le début : Tout le monde voulant être avant-centre, le moniteur décida de nous faire courir ; le premier serait avant-centre et ainsi de suite jusqu'au dernier, arrière. Pendant que tous couraient, je marchais. Je serai arrière.
Neuf années magnifiques où je ne vis pas trop le ballon. Capitaine et défenseur central d'un tout petit club de banlieue, j'avais beaucoup de succès, j'étais respecté et un rempart légendaire, jamais vaincu. Nous gagnions beaucoup plus souvent à l'envie qu'à la technique, plus à la hargne qu'au génie.
Lorsqu'un entraineur de quelques divisions au-dessus vint me chercher pour me proposer de le rejoindre, je lui répondis que je ne savais pas jouer au football, ce qui était vrai de vrai. Peut-être, mais tu es vaillant. Soit. Et voilà qu'il me propose du boulot, un appartement, des primes de match. Fin psychologue celui-là ! C'était la meilleure façon de me faire fuir. Ce que je fis.
Quelques autres  péripéties qu'on appelle "arrangements" finirent par me lasser et je rangeai les crampons autour de la vingtaine.

Un ami m'entraina vers le karaté. Trois années bien chargées m'emmenèrent jusqu'au passage de la ceinture noire. Pour la technique, j'étais persévérant et ça compensait mon manque certain de don pour la chose. Pour les combats, n'en parlons pas, j'aurais préféré prendre dix coups qu'en donner un.
Je ratai le passage de ma ceinture noire en quittant le gymnase, où à une heure du matin, on magouillait ouvertement pour partager le quota d'admis entre élèves des seuls professeurs délégués à la Fédération.

Puis vint l'Aïkido. Point de compétition. De la philosophie. De l'étiquette. C'était pour moi. Quelques années merveilleuses d'évolution personnelle. Je ne passerai jamais de ceinture officielle, seulement celles du club, au seuil de la noire, disons. Belle expérience sportive et spirituelle.

En parallèle, je fis avant 30 ans beaucoup d'escalade en rochers à Fontainebleau et en falaise (Yonne, Normandie, Calanques...).
Un peu de jogging aussi. J'ai habité 10 ans à 200 mètres du Parc du Château de Versailles et ma jeunesse faisait sans précautions des tours du Grand Canal épiques.
Beaucoup de ski aussi. Depuis 1978, je suis allé skier au moins une fois à chaque saison, même dans les pires périodes, comme cette année, une seule mais splendide journée à Isola 2000, mercredi dernier.
Beaucoup de randonnée de moyenne montagne dans les Alpes, du Nord surtout.

Puis, il y a 5 ans, la course à pied revint me titiller. Le cadre de la région et la quasi-gratuité de la chose n'y sont pas pour rien.
Je suis inscrit pour le 09 novembre prochain au Marathon des Alpes-Maritimes qui reliera Nice à Cannes. J'aurai 51  ans et ce sera le premier, peut-être le dernier. D'ici là, j'ai une préparation rigoureuse à faire pour ne pas souffrir. Parce que si je suis vaillant, courageux et persévérant, je déteste souffrir.

Hier, j'ai donc couru le Semi-Marathon de Nice et j'ai découvert que je détestais aussi mourir. Des souffrances inconnues jusque là se sont invitées ; à me sentir mal un peu plus tard. Mais j'ai fini. Un chrono lamentable, mon pire. Une belle journée pourtant. Beaucoup de monde. Et comme toujours une belle ambiance de sportifs sains et sans pression.
Je suis arrivé après Estrosi. J'étais arrivé derrière Mottard en janvier. Ces politiques ont un truc qu'on n'a pas.
Heureusement que mon inscription marathon est déjà faite parce que ce n'est pas aujourd'hui que je signerais le bulletin.

Donc pour un petit gros raillé par les frangins, je ne m'en suis pas si mal sorti.

Course

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10 avril 2008

Pour la fin du monde...

Le boulevard de Courcelles est ensoleillé, la circulation dense et les robes légères. Les yeux des embouteillés ne savent plus où donner du regard et les torticolis guettent.
Depuis la Porte de Champerret, je sens comme une excitation dans l'air. Paris est une ruche où toutes les femmes sont reines. Le monde, tout le monde a avalé la pilule du bonheur. Il flotte un parfum annonciateur de plaisirs orgiaques.
Pourvu que le prochain feu soit rouge ! Pourvu que le prochain feu soit rouge ! Je pourrai voir traverser cette beauté sur échasses. Les paquets des grands couturiers cachent un peu trop les jambes, mais le spectacle reste étourdissant. Elle a du sortir tout droit de l'affiche publicitaire de chez Decaux.

Le feu est rouge. Travelling. Les yeux traversent la rue, paupières bées.
File de gauche, le véhicule voisin est un fourgon de Police. Porte coulissante latérale ouverte, trois individus de type fonctionnaire assistent au même spectacle, képis en plus.
- Pas mal, hein ? me lance un képi moustachu, clin d'œil complice.
Il n'est pas question pour moi d'avoir la moindre connivence avec l'agent ni d'offrir la moindre contribution à l'esprit de troupe.
- Je sais pas moi, j'suis pédé, que j'envoie fièrement.
Les six yeux fonctionnarisés se consultent, estomaqués. Aucune parole ne trouvera la sortie.

J'arrive au bureau et raconte l'anecdote.
- Tu as osé ? Moi, je n'aurais jamais pu.
- Oui, mais toi, c'est parce que c'est vrai.
En effet, nous sommes cinq collègues dans ce service. Quatre hommes, une femme. Allez savoir pourquoi, la part d'homosexuels du service est largement supérieure à celle de la population globale. Soixante pour cent, deux hommes, une femme.
Mais comment font-ils donc leur recrutement dans cette boite ?

J'ai passé sept années d'une grande richesse avec humour sans limites et ouverture d'esprit totale dans cette entreprise pourtant traditionnelle par ailleurs.
Tous les matins, l'un des représentants des soixante pour cent précités me disait :
- Bonjour. J'ai entendu à la radio qu'aujourd'hui, c'est la fin du monde.
Tout ça parce que j'avais eu la bonne idée de proposer en cas de fin du monde imminente, un relâchement total matérialisé par des ébats débridés généralisés.

Ce ne fut jamais la fin du monde.
Si d'aucuns le regrettent, pour ma part, je m'en porte plutôt bien.

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03 mars 2008

Mes 68

Mes 68 à moi, c'est avant tout Guy Périllat et Jean-Claude Killy. Je préférais le premier comme je préférais Poulidor à Anquetil.

Oui. Les jeux olympiques de Grenoble, qui inauguraient la télévision que mon père avait achetée au marché, restent sur la première marche du podium de ma mémoire pour cette année-là.
Tout était nouveau, le bobsleigh, le saut à ski, le biathlon, le patinage de vitesse. Voir une épreuve de patinage de vitesse, c'est euphorisant : des silhouettes racées, cassées en deux, bras dans le dos, qui se croisent sur la piste, et parfois tombent ! C'est magnifique.

Comble du bonheur, c'est l'année qu'avait choisi la mairie pour nous envoyer en c.lasse de neige. Cent francs pour trois semaines et tous les vêtements jusqu'au slip, fournis. Je restai longtemps le héros de la famille, celui qui avait fait du ski.

Paris était trop loin et les effets des évènements nous touchaient peu. L'huile et le sucre pouvaient manquer chez l'épicier du quartier, moi, je ne manquais jamais L'ouest aux deux visages puis Jessie James.

Mais tout ne pouvait pas être rose en cette année 68.
C'était la première fois que je ne savais rien du Tour de France, et l'année de la télévision de surcroît. L'injustice était grande et la frustration durable.
Pour nous occuper, nos parents, nous avaient expédiés en colonie de vacances avec l'aide du Consulat Italien. Le but était de ne pas perdre ses racines et sa langue. Ces vacances qui m'empêchèrent de suivre les exploits de Jan Janssen, se transformèrent en enfer ; un centre quasi-militaire avec lever de drapeau et prières obligatoires sur la côte Adriatique. Le nom du lieu seul suffit à donner une idée du cadre. La cité balnéaire s'appellait Cattolica, tout un programme.

L'entrée au collège éclaira l'horizon et le soleil explosa à la vue des jambes de la prof d'Anglais. Je décidai d'y user mes yeux béatement toute l'année.

Mes 68 à moi furent un concentré de découvertes, la télé, le collège, le ski, la "colo" italienne et la prof d'Anglais de 6ème, dont les jambes, bien que sublimes, n'arrivaient pas à la cheville des jambes de la prof d'Anglais de 4ème ; mais je ne le savais pas encore.

Depuis, j'ai entendu dire qu'il s'était passé des choses différentes et importantes, ailleurs, en 68.


Nouvelles photos au "Rayon Frais"

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27 février 2008

Nous étions trop payés

Nous étions trop payés. C'était dit.
La méthode de rémunération des commerciaux n'était pas au point. La naïveté et la méconnaissance des systèmes de commissions avaient fait faire des bêtises à la direction de cette entreprise de l'économie sociale qui voulait rivaliser avec le secteur marchand.

Les salaires des cinq conseillers commençaient à flirter avec ceux des chefs et cela devait cesser de toute urgence. De plus, les employés en question parvenaient à des résultats corrects dans des conditions d'éthique irréprochables et de travail très gratifiantes, sans stress particulier. Ce qui aurait été impensable dans une société privée du même secteur d'activité.

Que faire ? "Revoir les contrats de travail" disait la rumeur.
Le grossier ballon d'essai remonta les étages de la direction plus vite qu'il ne les avait descendus. Alors, "redéfinir les formes de rémunération, partie fixe, partie variable et divers détails". C'est ce qui fut décidé.
Le directeur, qui se voulait social, nous l'avait joué ouvert et nous offrait la possibilité de faire une proposition qu'il étudierait.
Je précise tout de suite qu'aucun Délégué du personnel et aucun Syndicaliste n'était apte à comprendre ni prompt à s'investir dans l'affaire, vu que les "commerciaux", c'était les méchants.

J'entrepris de m'occuper de la chose. Mes collègues me faisaient confiance et acceptèrent mes conditions : "Je fais un projet de A à Z. Je sors 3 propositions et je vous en parle. Aucune réunion de 3 heures où tout le monde va parler dans le vide pour rien. Vous savez que je ne chercherai que notre avantage à tous sans que l'entreprise n'en subisse de conséquences"
Je revins devant eux avec des résultats qu'ils approuvèrent et il fut décidé que je les présenterais à la Direction
(je n'étais ni le plus gradé, ni le plus ancien, ni le plus reconnu).

Présentation fut faite. Une semaine de réflexion. Contre-proposition patronale, bien sûr, en réunion de service et là énoooorme surprise. En 15 secondes, je vis que l'offre du Directeur, plus tarabiscotée (l'offre), était, pour nous, financièrement, bien plus intéressante que nos propositions et que l'état actuel des choses.
Je pris la parole et la gardai de peur qu'un collègue, comprenant la même chose, ne laisse apparaître son euphorie.
"Nous réfléchissons"

Réunion entre nous. J'annonce tout de suite de quoi il s'agit mais propose de ne pas donner de réponse avant 10 jours. Il me fallut bien des arguments pour calmer l'ardeur de certains qui avaient peur qu'on revienne sur cette miraculeuse pêche. Que nenni, la Direction était nerveuse et, par la bande, cherchait à connaitre, quotidiennement, l'état d'esprit de l'équipe.

Au bout du compte, nous donnions notre accord avec l'air dépité de ceux qui acceptent de couper la poire en deux.

Résultat : Nos salaires grimpèrent de 35 % en moyenne l'année suivante. Il n'avait même pas été fait de simulation du nouveau barême sur les périodes antérieures. De l'amateurisme pur. Direction nulle. Syndicats nuls.
On est toujours mieux servis par soi-même.

L'entreprise n'était pas en péril, mais l'affront ne passait pas. On ne pouvait plus rien changer, alors on changera les objectifs. Conseil d'Administration, Direction, Encadrement, tous annoncèrent la fin de l'éthique sociale de l'entreprise et promurent l'agressivité commerciale au rang  de nouvelle éthique mieux adaptée "aux réalités économiques".
Par respect de mes valeurs, je démissionnai sur le champ. Les autres restèrent.

J'avais du temps. Alors, j'épluchai un peu plus mon contrat, la Convention Collective et le Code du Travail et puisque leur peu de morale m'avait mis au chômage, moi, je les mettrai aux Prud'hommes. Après un premier jugement qui renvoya l'affaire "sur le fond", l'entreprise voulut négocier. Si je gagnais, (ce qui était probable même avec leur grand avocat des beaux-quartiers parisiens face un employé tout seul et pas instruit) elle risquait de voir mes anciens collègues se réveiller. Je négociai sans lâcher un centime et reçus un chèque conséquent (je changeai cette année-là toutes les fenêtres de ma maison. Seul certes, mais mieux isolé). Ce n'était que justice.

J'appris que le mois suivant, de nouveaux contrats de travail avaient vu le jour. Pas vraiment à l'avantage de l'employé bien sûr. Aucun salarié ne démissionna.

Je n'ai pas raconté cette histoire pour faire le malin, mais pour prouver que quand on est dans son droit et dans le respect de ses valeurs, en un mot qu'on défend le défendable, on a des chances de réussir. Que dans ces cas-là, on développe des capacités à la négociation et à la tactique (pas trouvé moins laid) politique insoupçonnées. L''individu est souvent plus efficace que le groupe dans ce type de situation, et pas pour son seul bien, mais pour le bien de tous... si "tous" n'est pas idiot.

J'ajoute qu'on voulut m'enrôler dans un syndicat et qu'on me poussa à faire de la politique, parce que, soit-disant, j'étais efficace. Je ressortis deux, trois anecdotes concernant la médiocrité des syndicats qui défendent pour défendre et des partis politiques qui contestent pour contester... et je m'arrête,  je sens que je vous lasse.

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19 février 2008

"La Galaxie des Ecrivains"

"La Galaxie des Ecrivains", c’était le nom de l’association littéraire que nous avions créée.
Nous avions publié des poèmes de jeunesse à compte d’auteur, et y avions, comme tout le monde,  laissé des plumes et des découverts.

Mon ami avait eu l’idée de publications communes à plusieurs auteurs. Au lieu d’investir et d’enrichir tous seuls la maison d’édition, qui nous trouvait géniaux, plus précisément qui trouvait géniaux les milliers de Francs qu’on lui versait, nous allions demander une petite participation pour un ou deux textes publiés dans un recueil commun.
L’idée était parfaite. Le plaisir d’être publié, d’avoir son nom sur un livre, restait grand et l’investissement modeste.

Seulement voilà. Dans ce domaine aussi, notre approche se devait d’être commerciale et relationnelle. J’étais, il y a trente ans, encore plus incompétent qu’aujourd’hui dans ces deux domaines, alors, cette tâche incombait à mon ami, à qui elle ne déplaisait pas. Il nous avait dégoté un mini-article dans "Les Nouvelles de Versailles" et obtenu une entrée à la Mairie sans subventions à la sortie.
Je me chargeais du secrétariat, des entretiens avec les auteurs et des déplacements chez l’éditeur. J’en acquis une rapidité phénoménale sur le clavier de la machine à écrire d’antan. Le flic de banlieue pouvait s’aligner, mon index irait toujours plus vite que les deux siens. (Après avoir été "champion du monde" de la machine à calculer, je m'entrainais, alors, pour le championnat des lettres)

Nous avions fait imprimer de prétentieuses cartes de visite où nous nous étions promus Agents Littéraires. Nous rencontrâmes les mêmes difficultés que la maison d’édition, à savoir qu’il nous fallut accepter des textes médiocres financés et refouler des auteurs refusant d’investir ; car souvent, il suffisait de faire un compliment sur un texte pour que la tête enfle et que chacun se croit, d’un coup,  la réincarnation d’Arthur Rimbaud.
Un seul livre parut et là encore nos comptes personnels en souffrirent. La grande opération commerciale avec une table de camping sur l’esplanade de Beaubourg et moi qui jouait le chaland pour en attirer d’autres, se solda par une recette de 15 Francs.

Plus tard, lorsque l’éditeur me demanda de venir récupérer le stock de livres sous peine de destruction, je sentis que c’était la fin de l’aventure. La voiture pleine, je traversai Paris avec l’impression de transporter un cadavre.

Trente ans que ces cartons de bouquins suivent nos déménagements de cave en cave, sans que nous ayons le cœur à les jeter.
Trente ans, qu’occasionnellement, on ose en offrir un à quelqu’un lorsqu’on est bien sûr, mais vraiment bien sûr, qu’il sera très indulgent, mais vraiment très indulgent.

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13 février 2008

La base américaine

La guerre était finie depuis près de vingt ans. Plus de soldats allemands à l’horizon, mais, l’armée américaine était omniprésente.
Nous habitions à quelques kilomètres de la base militaire américaine de Rocquencourt, Seine-et-Oise. Notre village, au bord de la Forêt de Marly-le Roi respirait bon la nature, mais, avec deux poumons bien différents.
D’un côté, le golf de réputation internationale fournissait prestige à la commune et emplois aux travailleurs émigrés ; de l’autre, la base américaine alimentait les services scolaires et sociaux et souvent les conversations.

Les bras Italiens fâchés avec la truelle étaient chauffeurs de car et mécaniciens pour les Américains. 
Le temps m’apprit que le ciment rendait plus droit et plus honnête que le cambouis.

Combien de fois ai-je vu mes compatriotes, oncles parfois, entre deux tournées, faire une pause siphonage de réservoir du car. Quelques bribes de conversations me laissaient imaginer des trafics en tous genres qui délestaient les magasins de la base et construisaient la réputation de voleurs des macaronis.
Mon père pestait contre ses « mula fuerbici », littéralement rémouleur, mais employé comme arracheur de dents, magouilleur et tricheur, qui donnaient une image aussi détestable du courageux travailleur transalpin.

L’école communale ouvrait grand son portail à cette Amérique que nous ne connaissions alors qu’à travers ses soldats.
L’été, nous devions apporter en c.lasse un morceau de pain déjà tranché mais vide. Au goûter, la maîtresse sortait une énorme boite de conserve et remplissait notre casse-croûte de gelée de fruits  d’outre-atlantique que nous appelions, à tort, marmelade.
L’hiver, c’était le bol vide que nous mettions dans le cartable. Plus tard, le chocolat chaud et américain y faisait une halte avant de réchauffer nos estomacs.

Ainsi, la base militaire américaine remplaçait la Caisse des Ecoles. 

L’expression « C’était l’Amérique » a été inventée là, pour nous. A Noël, nous découvrions les corn-flakes, inconnus alors dans le commerce. Du coca-cola ? Je ne crois pas, je ne m’en souviens pas ; seules les capsules des bouteilles servaient à nos jeux. Enfants de pauvres ou pas, nous avions un colis rempli d’objets divers et surtout inconnus de tous. Le plus étrange, celui que nous retrouverons plus tard en regardant « Le jour le plus long », est ce bout de métal qui fait clic-clac lorsqu’on le presse avec le pouce, un criquet ; il servait de signal de reconnaissance aux soldats. Son bruit nous amusait beaucoup mais jamais nous n’aurions osé le déclencher en cours. C’eût été le bonnet d’âne assuré ; et dans la cour des filles, s’il-vous-plaît.
Nos parents raffolaient du corned-beef et nous des chewing-gums.

Un jour, la base américaine* ferma et nos goûters changèrent de saveur.
L’Institut de recherche Informatique qui s’installa dans les locaux ne nous était d’aucune utilité.

Renseignements pris, il s'agissait du Quartier Général de l'OTAN en Europe.

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01 février 2008

"La casa"

Depuis quatre ans déjà, nous avions une maison en dur. Nous l'appelions "la casa" forcément. Celle d'avant s'appelait "la carovana".
Lorsque l'employeur de mon père décida de faire construire leurs propres maisons à ses ouvriers, cela tomba à pic, ma mère débutait sa quatrième grossesse. Il était temps.

Le patron avait fait installer l'électricité et un robinet d'eau. Largement suffisant. Le luxe. Quatre ans de vie de pacha pour nous. Ni salle de bains, ni toilettes. Le bonheur et l'harmonie familiale étaient malgré tout un mystère pour  les "francesi"  qui passaient par là.
On baptisa la rue nous-mêmes. L'église était au bout ? Ce sera la rue de l'église. Le facteur s'y fit, la mairie aussi.

Puis, un jour, patatras !!!

Les chantiers se faisant plus rares, on voulut nous faire déguerpir. Comme par hasard au moment de la cinquième grossesse. L'Italien du sud, c'est bien connu, est coriace. Le patron le savait et ne mit pas longtemps à appliquer des méthodes radicales.

Septembre 1965. Du jour au lendemain, l'eau et l'électricité furent coupées.

Un maigre salaire d'ouvrier et quatre enfants de trois à neuf ans, un cinquième en route. Comment faire ?
L'Italien du sud, c'est bien connu, ne se plaint jamais. Il résiste. C'est ce que nous fîmes. Nous avons tenu deux longues années.

Le poële à charbon rendait moins rudes les hivers et ceux-là, l'étaient vraiment. Au repas, on nous versait une goutte de vin dans le verre de limonade "L'Algérienne", ça réchauffe. La nuit, à trois dans un lit, on s'accroche, et se dispute, avec les pieds, la bouteille en verre, celle de la limonade, rempli d'eau bouillante.

Ces belles lampes à pétrole que déjà on trouvait chez les antiquaires n'étaient pas là pour décorer. Je me souviens de ce tube fragile qui noircissait lorsque la flamme s'approchait, de cette mèche large qui devait bien tremper dans le liquide, de ces chamailleries entre frères pour faire ses devoirs au plus près de la lumière. A posteriori, je comprends mon horreur des lumières tamisées.
Les résultats étaient tout de même très honorables et les prix d'excellence ne dépendaient pas encore, à ce stade de la scolarité, des conditions de vie de la famille.

C'est au cimetière qu'on devait l'essentiel. En ces temps-là, comme les églises, ils restaient ouverts jour et nuit. Ainsi son robinet était le point d'eau salvateur. Nous venions y remplir deux seaux en métal, trop lourds, même vides, pour des petits bras d'enfants. Les deux cents mètres qui nous séparaient de cette source avaient eu la bonne idée de monter à l'aller. Le retour en était meilleur pour le moral mais plus douloureux pour le corps. Les seaux, bien sûr, arrivaient à moitié vidés et les haltes étaient nombreuses. On tiendrait jusqu'au pommier, puis jusqu'au cerisier, allez, jusqu'au noyer...
Mon père me raconta, un peu honteux, comment il avait acquis ces deux récipients. Il n'avait pas osé refuser à l'épicier les deux seaux que celui-ci lui tendait en réponse à sa demande : Avec une liaison un peu trop marquée "des œufs" s'étaient transformés en "deux seaux".

Le patron propriétaire finit par avoir gain de cause et nous partîmes dans la ville voisine. Les toilettes, la salle de bains et la promiscuité d'un immeuble arrivèrent la même année. L'année suivante, c'était le tour de la télévision et du collège.

Ce que nous gagnions en confort, nous le perdions en liberté.

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15 janvier 2008

La camerata (la chambrée)

"La camerata", c'est ce lieu obscur, de jour comme de nuit, tout en haut d'un escalier raide et délabré. Ce n'est pas si loin de la maison, une cinquantaine de mètres ; cinquante mètres de Méditerranée.

Cette chambrée abrite, entasse même, des dizaines d'ouvriers Algériens, Tunisiens, Marocains. Tous des hommes. Les Polonais sont plus loin. Les Italiens et les Espagnols en famille. Les Portugais au Portugal.

Billancourt a de la main d'œuvre à disposition et tout est parfaitement réglé. Les cars Renault ramassent à domicile. Quelques Elise s'amourachent et les mandats nourrissent le bled.

Je suis encore un tout petit garçon et ma mère m'envoie souvent grimper cet escalier lugubre pour "livrer" un jour des chemises rapiécées, le lendemain, des pantalons raccourcis, une autre fois des chaussettes raccommodées à l'aide de l'œuf en bois ramené du pays.

Un soir, c'est différent.
Le tissu est plié et forme un carré. Je dois faire plus attention que d'habitude. Je monte. J'ai peur. L'odeur de la "camerata" me fait bien plus peur que la nuit, bien plus peur que ces voix incompréhensibles. Cette puanteur, mélange de tout, de sale, de cuisine, d'urine me fait suffoquer.
J'ai un prénom à demander. Je me le répète sans arrêt, il est difficile. J'ai un prix à retenir pour me faire payer.
Je trouve le prénom, lui lâche le paquet dans les mains et dévale l'escalier pour aller respirer à l'air libre.

Ma mère se fera payer, ou pas, son ouvrage plus tard. C'est sans importance. Tout est confiance et entraide, solidarité et camaraderie dans cette tour de Babel horizontale, cour des Miracles en longueur.
Son ouvrage ? Mais qu'est-ce donc ?
C'est un drapeau du FLN.

Ma mère confectionne des drapeaux pour le FLN.

Le minuscule poste de radio familial ne diffuse que le Tour de France et ses illustres coureurs,  Charly Gaul et Charles de Gaulle, le Festival de la chanson de San Remo et quelquefois un chanteur excité au nom américain (qui sévit encore parait-il)
Cette radio-là ne sait rien de l'actualité politique, rien du monde qui bouge, rien des conflits et des "évènements".

Ma mère confectionne les drapeaux que nos voisins Algériens brandiront dans un défilé pacifique à Paris. Ils ne savent pas encore que certains d'entre eux, de cette chambrée ou d'une autre, ne rentreront pas.

La Seine aura fait des siennes... sur ordre.

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10 janvier 2008

Un bouquet de tulipes jaunes

« Si je ne trouve pas à me garer tout de suite, je me mets n’importe où, c’est décidé ». Aussitôt dit, aussitôt fait. La voiture trouve sa place sur le trottoir du boulevard Ney, entre deux platanes et advienne que pourra.

C’est que l’heure est grave. On m’a dit « Vas-y aujourd’hui, demain, c’est pas sûr que… »
J’y suis.
La peur au ventre, j’essaie de me décontracter en fredonnant «Bichat m’était alors inconnu, je n’y étais jamais venu... » C’est idiot et pourtant ça me réchauffe un peu. Dehors, il fait froid et dedans c’est glacial. Cet hôpital est glacial.
L’entrée. L’ascenseur. Le couloir. J’approche... On me déguise pour me protéger.

Je vais rendre visite à Jean-Claude. Je fais bien et j’ai mal. Demain on m’annoncera qu’il est mort.

Jean-Claude ne ressemble pas à Jean-Claude. Je parle à un squelette prisonnier de tuyaux, un corps lyophilisé qu’on voudrait regonflé.
Lucide, il sait tout et me le dit. Je l'écoute. Je l'entends.
J’ai trente ans mais trente ans de rien, de vide. Comme lui, je suis décharné, mais de l’intérieur. Je ne suis qu’enveloppe, apparence. Et pourtant, il me faut parler. Parler sans avoir l’indécence de rassurer faussement. Parler pour l’ici et maintenant. Parler pour l’être et pas pour le devenir. Parler pour respecter.

Putain de sida ! En cette année 1988, le mot est encore tabou. Jamais il ne sera prononcé concernant Jean-Claude. Par personne.
Le grand public sait peu de choses, il a peur. Je me souviens même de ceux qui croient  que le groupe sanguin   O+ est plus exposé parce que zéro positif et séropositif, ça sonne pareil ; lorsque je dirai que j’ai tenu la main de Jean-Claude, on me dira que j’ai été imprudent. C’était tout ce que je pouvais faire. Lui parler, lui prendre la main, le regarder.
Lui sourire, je n’ai pas pu. J’aurais dû, je n’ai pas pu.
J’avais droit à dix minutes, je n’ai pas demandé de prolongations, j’étais au bout de tout. Comment peut-on se fatiguer à ce point en dix minutes ?

La voiture est toujours là et sans P.V. Le « Merde » hurlé sur le volant et les kilomètres de larmes pour atteindre le bureau me font reprendre pied. Et je me présente, digne.

Nous, ses collègues, étions la famille de Jean-Claude. La vraie, celle du fin fond des brumes normandes, modeste, inculte, vulgaire avait dit ne plus avoir de fils depuis que celui-ci avait rejoint la capitale espérant trouver plus d’anonymat et d’ouverture d’esprit. Jean-Claude n’était pas encore malade, seulement homosexuel. Tare suffisante pour le couper de ses racines.
« Anormal » avaient décrété ses géniteurs. Le pays de Caux, qui n’y est pour rien, devint dans ma révolte un  pays de cons.

Jean-Claude, c’était l’humour et la gentillesse. Encyclopédie vivante des chansons de Dalida, il chantait au bureau, en voiture, partout.
Le vendredi midi, tous les vendredis midi, il achetait un bouquet de tulipes jaunes « pour la maison ». Un jour, je l’accompagnai. Boulangerie pour le sandwich. Fleuriste pour les fleurs. Banque pour les billets.

Face à l’écran du guichet automatique, il fait mine de s’affoler :
« Mais, ils sont cinglés. Il n’en est pas question »
Je regarde et je lis : « Please, input your PIN »
« ça va pas la tête » reprend-il.
C’est seulement en quittant l’entreprise que j’ai pu me défaire de la pensée hebdomadaire de cette anecdote.
Depuis, les distributeurs ont appris le français mais, quoiqu'il arrive, toutes les tulipes seront toujours jaunes.

Jean-Claude est  parti le lendemain de ma visite.
Il venait d’avoir trente-six ans. Bon comme du pain blanc, il est mort comme un Homme.

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25 décembre 2007

Le marchand de couleurs

C'est le début des années 60, en région parisienne.
Ces travailleurs immigrés italiens ont de telles conditions de vie qu'ils partagent leurs masures avec des souris.

L'un d'eux, appelons-le Papa, n'y tenant plus, décida d'aller dans une Droguerie-Bazar-Marchand de couleurs (Que c'est beau Marchand de couleurs !) pour y acheter un piège à souris.

Son vocabulaire français étant très limité, il se dit qu'après tout, le nom de l'objet devait, comme c'était souvent le cas, être voisin de celui qu'il lui connaissait. Quelques gestes avec les mains et le tour sera joué.

La réalité fut plus compliquée : Ignorant même son nom en Italien, il ne lui restait que le patois phonétique de son enfance pour exprimer sa demande.

Il demanda alors une "taguôla". Et, comme prévu, il accompagna la parole d'un geste  qui faisait s'ouvrir et se fermer la main droite en forme de bec de canard pour simuler l'action du piège à souris.

S'en suivirent quelques échanges colorés et vains.
Tout ceci se termina en pugilat puisque seules les mains parlaient le même langage.

Le marchand de couleurs n'apprécia pas du tout qu'on s'obstinât à lui adresser des "Ta Gueule" avec autant d'aplomb et de tranquillité.

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