24 avril 2008
C'est pas assez
2 plus 2 a demandé la maîtresse
Trop facile a pensé l’enfant, c’est pas assez.
Alors il a
cherché autre chose.
Il a suivi la courbe du 2, le coude, la base.
Il a
recommencé avec le second.
Rien. L’enfant n’a rien trouvé.
Alors, l’enfant s’est cru bête. Le moins intelligent de
tous.
Mais a cherché, cherché encore.
Quand, au premier rang, quelqu’un a répondu : 4
Quelqu’un fut félicité et quelqu’un eut le bon point.
C’est pas assez, pensa l’enfant.
Trop facile a pensé l’enfant, c’est pas assez.
Alors il a
cherché autre chose.
Tout son être traversé par la poésie, par l’odeur, les sons,
les deux brûlures au côté droit.
Trop facile. Pas assez.
Rien. L’enfant n’a pas
trouvé.
Alors, l’enfant s’est cru creux. Le plus vide de tous.
Mais
a cherché, cherché encore.
Quand, au premier rang, un autre a dit que le soldat ne dort
pas, il est mort.
Un autre fut félicité et un autre fut valorisé.
C’est pas assez, pensa l’enfant.
L’enfant finit en 10 et ne dit rien.
Il chercha autre chose.
Trop facile. Il ne trouva pas.
L’embauche eut lieu. Résultats exceptionnels.
C’est pas assez, pensa l’enfant.
Vous allez
pouvoir gagner beaucoup d’argent.
C’est pas assez, pensa l’enfant.
Triste ambition. Erreur.
L’enfant fuit.
L’argent fut pour un autre, moins ambitieux.
C’est pas assez, pensa l’enfant.
C’est pas assez, pensa l’enfant.
Votre travail est exemplaire.
Personne n’a eu ce poste avant d’être trentenaire, a dit le
directeur.
C’est pas assez, pensa l’enfant.
Reposez-vous maintenant, a dit
l’entourage.
C’est pas assez, pensa l’enfant.
Vous êtes original, soyez satisfait, a dit la rumeur.
C’est pas assez,
pensa l’enfant.
Vous vous prenez pour
qui ? a crié le lecteur.
Pour un enfant, a dit l’enfant.
22 avril 2008
La tour de France
Cela fait déjà deux semaines que Luis ne dort plus, ou très peu. Il est un peu énervé et chaque jour, le manque de sommeil aidant, il s’énerve encore plus. Il a un mauvais pressentiment.
Les Moralès vivent à La Paillade depuis sa construction.
Même un peu avant pourrait-on dire, puisque l’immigré Espagnol a fait partie
des nombreux ouvriers du bâtiment venus chercher de quoi se nourrir en France.
Montpellier, c’était bien. Pas si loin du pays natal et au
soleil. Et puis ce serait pour quelques temps seulement.
Quelques temps, c’est combien ? Pour eux, ce sera 45
ans. L’âge de la grande, la Parisienne, qui ne descend plus guère. Les autres
ont suivi, ont poussé, sont partis et descendent encore un peu.
C’est la tour qui les effraie. Ils y ont passé tant de temps.
Ils ont honte de montrer leur enfance à leurs petits.
Pilar avait dit Non, cest Non.
Alors, le vélo prit toute la place. Pas un dimanche sans sortie. Les vacances, c’était toujours les routes du Tour de France à monter les cols, la veille ou le lendemain, de l’étape officielle. Et depuis la retraite, c’est pire. Tous les matins, qu’il pleuve, qu’il vente, Luis prend son vélo étincelant sur le balcon, le soulève jusqu’à l’ascenseur et descend les sept étages, vélo vertical. Ce couple d’ascenseur est harmonieux, joyeux, fidèle.
Combien de fois a-t-il remonté l’engin sur l’épaule par les escaliers ? Car l’ascenseur de la tour de France déraille plus souvent que ses collègues voisins. "La tour de France", c’est comme ça que s’appelle l’immeuble. Puta de destino qui remue le couteau dans la plaie.
La frustration mise à jour, acceptée, analysée, rangée n’en reste pas moins frustration. Et au fond des yeux bleus ciel de l’humble coureur, chacun a toujours vu le regard embué d’un éternel enfant.
Elle l’accepte aussi, car sa tête est ailleurs. Pilar vit une autre
passion.
Pilar nettoie, astique, range, lave, fait le ménage. C’est le
grand nettoyage de printemps du matin au soir depuis un demi-siècle. C’est son plaisir, sa jouissance, sa compulsion.
On comprend, bien sûr, qu’elle se condamne aux travaux
forcés de son crime d’étouffement marital. Mais, inutile de le lui dire, elle
le sait et le nierait.
Mais pour bien montrer que ce n’est pas maladif, elle choisit la pire des solutions, la course en avant, le toujours plus.
Aujourd’hui, Luis a oublié d’enlever ses chaussures pour
traverser le salon, vélo sur l’épaule, jusqu’au balcon.
La folle du logis attendait la faute. Carton rouge. Des décennies de
jalousie se réveillent d’un seul coup.
La mégère hurle à faire trembler la tour et le vocabulaire
devient exclusivement espagnol, tant est fort le besoin d’insultes primaires.
Pilar file sur le balcon, prend le vélo à deux mains, le suspend au-dessus du vide et le jette.
Puis, sans un mot… la prend par les épaules et la fait basculer dans le vide.
Au moment de passer devant les fenêtres du troisième étage,
Pilar entend, la voix tranquille et sereine de l’homme qu’elle a toujours
aimé :
Au fait, mi amor, l’ascenseur est en panne.
15 avril 2008
La chute vertigineuse
Le bâtiment est récent, propre, moderne et fonctionnel.
Accueillant même. Des couleurs, de la clarté.
Pourtant, ce couple de cinquantenaires y entre à petits pas,
inquiet. L’hôtesse d’accueil le dirige vers la salle d’attente. Les dos ne
toucheront pas les dossiers des chaises, timides. Au mur, des affichettes de
prévention, des listes d’adresses d’organismes, des numéros de téléphone. Au
centre des jeux et des livres d’enfants. La salle d’attente est accueillante et
glaciale.
Chacun d’eux a sa boule dans la gorge et la tait. Il sourit
à l’autre, les yeux pleins d’amour et la décadence digne.
La chute fut vertigineuse.
Ils en ont fait des choses.
Elever des enfants, leur payer des études, les mettre sur les rails. Travailler, jeunes, trop jeunes, sur le premier barreau de l’échelle. Créer une
entreprise artisanale avec courage et conviction. Sans se plaindre et sans
souffrir vraiment. Par devoir.
Mais jamais, même
dans les pires moments, ils n’ont ressenti cette humiliation de devoir faire
une demande de RMI. Ils savent bien
qu’il n’y a pas de honte, que l’orgueil est ridicule, qu’ils ont des droits,
comme tout le monde. Mais, ça ne passe pas.
Gilbert aurait préféré avoir affaire à une machine ;
les écrans n’ont pas l’œil maternant. Il voudrait lui crier que oui, il sait
lire, oui, il saura remplir le questionnaire, mais Sandrine doit justifier sa
fonction. Elle se doit de cajoler. Elle explique en articulant bien qu’il faut écrire comme on parle pour faire simple et influencer
positivement le Conseil Général. Gilbert comprend qu’il faut pleurnicher.
Ils n’ont pas le profil de ce statut-là. Et pourtant.
La rue ne leur offre pas plus d’oxygène. Il propose une
virée jusqu’au port pour reprendre courage. Elle ne dira pas non. Les pas sont
lents et les épaules basses. Les mains se tiennent et les doigts tricotent.
Les cœurs ont la même heure.
Plus loin, les luxueux yachts dont ils n’ont jamais rêvé
sont alignés comme soldats et serrés comme sardines. Ils sont blancs, grands,
majestueux et tristes.
Le regard de Patricia quitte ses pieds pour lire le nom de ce
bijou de riche, le dernier avant le virage : One Toy More. Gilbert suit
les yeux de sa compagne, lit, revient vers elle.
Ils sourient d’abord, puis rient, rient très fort. Les dos
se redressent, les épaules s’ouvrent, les poumons se remplissent. La joie
revient. Le rire, le rire a sauvé la journée.
Le couple de riches retraités sur l’avant du bateau, exposé sur des fauteuils en osier, au regard des badauds, n’a rien vu. Monsieur, aussi chiffonné que son journal, semble compter à rebours les minutes qu’il lui reste à vivre, passif. Madame, passe du vernis sur ses ongles avec des gestes identiques à ceux des plus populaires des mains, la lassitude en plus. Entre les deux, sur la table, un minuscule vase kitch héberge trois œillets bien fatigués. Le pavillon portugais du bateau fera dire à Gilbert que les idéaux révolutionnaires sont bien fanés.
Ils ont compris qu’il existait des vies bien pires que la
leur.
04 avril 2008
La femme du boulanger
La voiture arrêtée sur le bas-côté, à cheval sur l’herbe
semble avoir stoppé en urgence. La
portière droite est ouverte et la main gauche d’un jeune homme la
retient de l'intérieur.
Le jeune homme, c’est Pierre. Il est couché sur la banquette et vomit comme jamais il ne l’a
fait. Petit déjeuner, déjeuner et quatre-heures, tout y passe.
Au son du carillon déclenché par le rayon lumineux, la boulangère
a levé les yeux sur le jeune homme. Des yeux qui savent parler aux hommes,
assurément. Grands, noirs, étincelants, évocateurs, brûlants. "Un regard de baise", pense Pierre, juste pour
se faire un bon mot.
Présentations faites, Madame invite l’assureur à la suivre dans
l’arrière-boutique. La petite vendeuse la remplacera.
Le mari nettoie les gamelles dans la cour et la paperasse,
c’est pas son truc. Si affaire il y a à faire, ce sera avec Madame.
Tout est bien organisé. La petite à la boutique, le mari aux
gamelles. Pierre et la Pomponnette dans l’arrière-boutique à discuter tout en
surveillant le bébé de huit mois
environ, allongé dans un transat posé au sol. C’est
une petite Aurore aux grands yeux bleus.
De sa place, Pierre qui est debout voit dans la cour le
boulanger nettoyer de grandes casseroles au jet d’eau. Il ne recevra pas de
réponse à son mouvement de tête. La
pièce est une sorte de véranda, grande baie vitrée vers l’extérieur sur un petit muret d’un mètre environ.
Les objectifs professionnels du mois et son récent célibat permettent à notre
commercial d’accueillir le charme de la
boulangère avec une disponibilité non coupable.
Mais, la situation est cocasse et la phase de séduction
prend rapidement une autre tournure.
Aurore lâche sa tétine et se met à pleurer. La jeune femme
s’accroupit pour la lui remettre en bouche. Elle la met d’abord dans la sienne
pour la nettoyer avec un geste des plus suggestifs.
Puis, sans se relever, passe sa langue sur ses lèvres en même
temps qu'elle remonte sa robe avec la main, comme si la robe en avait besoin ; cuisses et culotte étaient déjà largement offertes au regard de l'assureur.
Elle sait marcher en canard et trois mouvements lui suffisent
pour atteindre les jambes de Pierre.
Celui-ci se fige. Regard vers la droite, le boulanger et son jet
d’eau. Regard vers la gauche, le bébé et ses yeux bleus. Regard vers le bas, la Pomponnette
qui, à cet instant, n’a jamais aussi
bien porté son nom.
Que faire ? Le mieux est de ne rien faire, d’attendre.
L’agent d’assurances est agent double. Sous sa ceinture tout est mécanique et
la mécanique fonctionne très bien, la
mécanicienne est experte. Au-dessus, tout est tension. Dans sa tête, tout se
bouscule. Le danger ne l’empêche pas de penser à Alphonse Boudard qui racontait
ses frasques de représentant de commerce et de la bouchère qui l’avait vidé
de toute son énergie sur un étal sanguinolent.
Le plaisir et le calvaire s’arrêteront en même temps.
La cravate est toujours en place. La chemise a accumulé un peu de
transpiration.
La nymphomane remonte sur ses pattes tirant un peu sur la
robe. Elle sourit, savourant la levure de Pierre. Son assurance semble dire
qu’il ne s’est rien passé. Celle de Pierre ne sera pas placée.
L’enfant a-t-elle ancré en elle sa future condition, femme de boulanger ?
28 mars 2008
C'est Personne
Compteur bloqué sur 68, son œil, pourtant perçant, regarde le monde, comme avant, en noir et blanc.
Dieu des cartésiens, il est athée et n’a foi qu’en ce qui est démontré, éprouvé, écrit, enseigné. Ses excès sont aussi absurdes que ceux d’un intuitif qui refuserait toute analyse.
Intellectuel formé aux idées tranchées, formaté par des évènements mouvementés, ses opinions resteront solides comme un pavé et parfois blessantes comme ce pavé. Il doit son assurance à son âge avancé et à sa culture conséquente. Jamais pris en défaut, il a réponse à tout. Il trouvera toujours dans sa bibliothèque intérieure l’exemple qui vous clouera le bec, surtout qu’il saura manier les mots et la langue, ces outils qu’il déteste chez les autres puisqu’eux s’en servent pour manipuler.
Il aime plus "Le Monde" que le monde mais ne l’avouera jamais. Car, il se veut tolérant et ouvert d’esprit. Aussi, il lutte contre ses émotions. Un peu trop sous pression alors, il lui arrive de craquer, d’avoir des passages à vide, des manques d’énergie disproportionnés. Tel un adolescent, il boude, veut tourner les pages, faire table rase, déménager, car franchement les autres, c’est l’enfer.
S’affichant démocrate, il se contredit souvent car il n’admet
pas qu’on puisse voter à Droite sans être un veau ou un mouton. Il se méfie des
hommes providentiels qu’il laisse aux illuminés et préfère les structures
collectives même s’il a une parfaite connaissance de leurs dérives.
Il préconise toujours d’appliquer les solutions du passé aux
problèmes du présent. Le rapport de force, c’est son credo et le combat, son
outil.
Manichéen bien sûr, il prend parti systématiquement pour le
plus pauvre, le plus bronzé, le plus démuni… plus tard, il sera toujours temps
de comprendre.
Mais, tout ça, il le voit d’en haut. C’est là, sa fierté.
Malgré ses privilèges, il a su rester du côté du peuple.
Le riche, c’est le diable, comme le privé, le puissant, le
patronat, l’actionnaire et la Droite.
Figé sur ses schémas anciens, il n’en est pas moins curieux
du monde et même très curieux. L’information, la communication et la politique nourrissent
son existence. Les nouvelles
technologies n’ont aucun secret pour lui.
Il voit dans ces outils un moyen de perpétuer la lutte des
c.lasses. Persuadé que chacun recherche du pouvoir et que le vice est partout, il
en devient parano et se méfie particulièrement de ceux qui s’affichent naïfs et
désintéressés. Une carrière à la Pierre Juillet, éminence grise de l’ombre
tirant les ficelles d’une marionnette vide, ne lui aurait pas déplu. Il y a du
Machiavel en lui et un soupçon d'œil de Moscou.
Son portrait serait incomplet, si on omettait son côté
épicurien. Il aime Dame Nature, la bonne bouffe et le bon vin, à condition de
les déguster entre amis, entre camarades, entre piliers à demi emmêlés. Et si,
cerise sur le gâteau, on pouvait refaire le monde autour d’un feu de bois, il
serait aux anges.
Des astrologues taquins pourraient lui attribuer la rigidité
du Taureau et la rêverie du Poissons quand un psy de Prisunic conclurait Psychorigide
ascendant Pessimiste.
Mais, ne quittons pas notre personnage sans aborder un trait
de caractère essentiel. Il est fidèle. Seulement voilà, il est surtout fidèle à
ses fidélités et revers de la médaille, il est fidèle envers et contre
tout. D’ailleurs, il aime beaucoup les
chiens, c’est un signe.
Ainsi, il fait mine de croire qu’on peut prendre aux riches
pour donner aux pauvres et que le Grand Soir passe par le Grand Chambardement.
Sa façon de voir le mène de déceptions en déceptions,
forcément. Alors, il développe une rancune tenace et une haine féroce qui lui
vont mal, mais notre homme a besoin d’ennemis et de combats, c’est sa raison d’être.
Il a bon fond, pensent les autres, mais à force d’avoir la générosité sélective et le pardon absent, on finit par avoir l'égoïsme solitaire et l’aigreur dévorante.
21 mars 2008
Selima
(recyclage : déjà présenté en Janvier 2007)
Le soleil retombait de nouveau sur les terrasses, grises à
cette heure, et Selima sentait le froid pénétrer, traverser le fin et léger
tissu qu'elle portait avec amour.
Il lui avait été transmis par sa mère qui le
tenait de sa grand-mère. Ce bout de chiffon avait voyagé de génération en
génération, de soleil en chaleur électrique, de gel en poussière, de lavoir en
lave-linge et toujours, il tenait bon.
Chargé d'histoire plus que d'utilité, il
était vêtement et grand-mère, souvenir et émotion, tendresse et douceur.
Maternel et fil d'Ariane, seconde peau, placenta, couche d'amour et d'émotion.
Transmis de mère en fille comme un secret, comme un témoin. Un secret sans
paroles. Un témoin silencieux. Transmission du rien et pourtant poids lourd,
pesant.
Quelle responsabilité sur les épaules de cette adolescente en proie, ce soir, à une angoisse inexpliquée, un frisson cafardeux !
Selima tenait un bout de manche, de courte manche, entre le pouce et l'index et le frottait à la manière d'un commerçant qui en apprécierait la qualité et qui, plus tard, compterait les billets avec le même geste.
Qu'arrivait-il ce soir ? Etait-ce cette fraîcheur inhabituelle de fin de printemps, ces couleurs étirées à l'horizon ou les évènements de la journée qui la rendaient nostalgique ?
Peu à peu, Selima percevait comme une révélation lente. Elle prenait
conscience d'un appel, d'un devoir. Cette idée se faisait de plus en plus
présente, de plus en plus pressante, de plus en plus pesante. Etait-elle
investie d'une mission, chargée, elle, petite jeune fille solitaire de conter,
raconter l'histoire, son histoire, leur histoire ?
Elle ne savait pas déterminer si elle s'en persuadait ou si
cela était plus fort, si la volonté était extérieure.
Mais, raconter quoi ? Toutes les vies sont banales.
Raconter sa mère, sa grand-mère.
Elle n'imaginait jamais QUE des femmes dans son passé.
Destin cruel qui l'avait séparée de ses aînées, trop tôt,
bien sûr, toujours trop tôt, ne lui laissant qu'une étoffe pour sécher ses
larmes et sentir la chaleur de sa famille.
Raconter comment ? A qui ? Pourquoi ?
Pourrait-on encore lire quelque chose dans les mailles de ce tissu usé sur lequel les évènements s'étaient superposés, entremêlés ; les uns gommant les autres et le temps n'étant plus qu'unité, à l'image de ces cités enfouies et redécouvertes, sorties du sol et dont le tri des époques est si difficile à faire ?
...
Descendant de l'avion qui la ramenait à Paris, Selima avait tout oublié de ce sentiment d'un soir qui l'avait transportée, tel un tapis planant, au-dessus du réel, proche du divin.
Il pleuvait des cordes sur la piste et les passagers de retour de Tunis remerciaient intérieurement, l'inventeur de ces accordéons géants qui permettaient de passer directement de l'appareil à l'aérogare.
Les chemisettes et les robes à fleurs choquaient les imperméables et parapluies qui attendaient un proche.
Le rire éclatant, agressif et vulgaire d'une blondasse,
touriste de club, agressait les pâles parisiens. De plus, cette extravertie
avait osé recouvrir, mais si peu, son bronzage d'une tenue exotique
« ramenée-d'un-souk-où-le-vieux-monsieur-était-très-cool-nous-avons-sympatisé »
Quel beau souvenir !
Légèreté, mépris et vulgarité étaient ses véritables
vêtements.
Selima allait retrouver sa chambre de bonne, 12 mètres carrés sur cour, 6ème étage, 18ème arrondissement..
Réveil brutal : contrastes du Soleil et des nuages, de l'Espace et de l'exigu, du Respirable et du pollué. Mais, aussi de l'Abondance et du dépouillement, de l'Organisé et de l'à-peu-près, du Confortable et du peut-être.
Tunis – Paris. Paris – Tunis. Cinq lettres chacune. Villes sœurs tant le lien aérien est continuel.
Capitales à l'attirance obsessionnelle.
Cinq lettres : Consonne - Voyelle - Consonne - Voyelle – Consonne
Mais, Rabat et Dakar font de même.
L'Afrique, bizarrement liée et reliée à Paris.
Tirées par les cheveux ces réflexions. Tirées par les cheveux de l'intérieur du crâne de Selima déboussolée, déséquilibrée, sans plus repères.
Dormir, dormir, dormir pour, plus tard... savoir... ou oublier.
12 mars 2008
Le mauvais choix
Julien l'attend depuis longtemps cette semaine de vacances. Les clients l'ont tellement stressé et fatigué pendant les fêtes que le 31 décembre, il s'est endormi avant minuit.
Le ski, c'est son truc. Il n'échangerait pas sa semaine de sports d'hiver contre deux mois aux Maldives.
Et puis, la solitude à la montagne est plus acceptable que sur la plage, moins visible.
Depuis quelques années, il a pris l'habitude de se fondre dans un groupe pour apprendre la vie en société. Il part dans les centres de vacances de l'UCPA. Il se force un peu bien sûr, mais c'est l'occasion de faire des rencontres, pense-t-il à chaque fois.
Dans le petit train qui emmène tous ces jeunes gens de Saint-Gervais à Chamonix, Julien, aussi fatigué que les autres par une nuit en couchettes, admire, timidement, les quelques jolies voyageuses dont certaines sont vraiment magnifiques.
- La semaine sera ensoleillée ! crie-t-il à sa solitude.
Regards, espoirs, tout est possible. La jeunesse est belle et la vie, liberté.
Le soleil est au rendez-vous et notre Julien n'imagine pas rentrer bredouille de cette semaine de ski-rencontres.
La place de la gare de Chamonix est encombrée.
Sur la droite, un bus marqué UCPA. Sur la gauche, un autre bus, celui du Club Med.
Julien n'en croit pas ses yeux. Toutes les jolies filles du train se dirigent vers la gauche, toutes. Les moches, à droite toute.
Catastrophe. La semaine commence mal. Il a tiré le mauvais numéro, le mauvais centre de vacances.
La semaine de ski ne sera qu'une semaine de ski. Semaine blanche.
Le samedi suivant, à la gare, les Venus du Club Med ont bronzé. Encore plus belles, elles font baisser les yeux des intellos de gauche d'en face qui se rassurent, hypocrites, en pensant qu'elles ne les méritent pas.
Le train de nuit qui rejoint la capitale ne fait pas de ségrégation. Beaux, laids, riches, pauvres, Club Med ou pas, le compartiment ne connait que des numéros.
La nuit de la dernière chance, c'est celle-là.
Couchette du milieu. Julien a du mal à s'endormir. Coincé dans son sac-à-viande SNCF, il se tourne et se retourne. Osera-t-il ? Osera-t-il faire un signe à la Club Med du bas ? Elle est magnifique, un corps de rêve, un sourire de déesse, une blondeur de cinéma, un teint de privilégiée. De droite, c'est sûr.
L'UCPA du haut, elle, pianiste émérite, chanteuse de chorale, lectrice des Cahiers du Cinéma est banale, quelconque, ordinaire, fade. De gauche, bien sûr.
Le contrôleur est passé, il ne passera plus. C'est maintenant ou jamais.
Julien laisse négligemment tomber son bras gauche. Le cœur à deux cents à l'heure, il ose, peu à peu, s'approcher de la chevelure d'or. Tendrement, gentiment, il caresse cheveux puis tête. Il ne sait pas si elle dort ou si elle sait et ne dit rien. Il s'approche un peu plus, la joue est douce et les lèvres charnues.
Au moment où le jeune homme se demande quoi faire maintenant, il sent, sur ses cheveux à lui, une main affectueuse et entreprenante qui tombe du ciel. Bloqué, il est bloqué. La main chemine, caresse et redescend sur son visage.
Le tableau est surréaliste : De la couchette du haut à la couchette du bas, une cascade de bras forme un chapelet de séductions muettes.
Flèche et cible, Julien est pris en sandwich. Repousser la moche sans être sûr d'avoir la belle ? Accepter l'intello et rater la Vénus ?
Il choisit la seconde solution. Par facilité bien sûr. Mais, fier, il se persuade qu'il a choisi l'intelligence à l'artifice.
L'heure qui suit est plus proche de la gymnastique que de la tendresse. La pianiste a les doigts habiles et la chanteuse, la gorge douce, mais le cœur n'y est pas, contrairement aux effluves douteuses.
Sur le quai de la Gare de Lyon, les deux grands yeux bleus de la blonde Club Med, parlent d'eux-mêmes ; ils témoignent d'un cœur et d'un regret.
Le brave garçon binoclard qui accueille la sauvageonne de l'étage a le regard transi du futur mari aux bois congénitaux.
C'est cette nuit de galipettes inutiles, que Julien comprend qu'entre deux voies, il convient de, toujours, choisir la plus difficile.
29 février 2008
NICE to meet you
La panne de la Grande Roue est un bonheur pour Raymond. Elle
intervient au bon moment.
Autant Liliane s’inquiète, à cause du groupe qui ne va pas
les attendre pense-t-elle, autant Raymond est au ciel. Il jubile. Il est
heureux. Au spectacle ! Et quel spectacle !
Il ne s’agit pas du Carnaval de Nice bien différent du leur,
là-haut, celui de Dunkerque, il s’en fiche. Il ne voit ni la Baie des Anges, ni
les piscines sur les toits des hôtels, ni ce tramway flambant neuf qui trace
une virgule harmonieuse sur cette belle place aérée, ni ces montagnes au loin. Il a déjà vu tout ça
d’en bas et sur le catalogue.
Raymond n’a d’œil que pour son caméscope numérique, celui
qu’il a acheté l’année dernière, au Grand Bazar d’Istanbul. Ce caméscope est
magique, magique depuis trente secondes, depuis que la roue et Liliane sont bloquées.
Oui, c’est bien ça, le caméscope transmet les pensées des personnages qui passent dans l'écran :
L’homme : Pourquoi fait-il trop chaud à la FNAC,
pourquoi est-ce si sombre ? Pourquoi est-il plus facile de trouver un bouquin chez Virgin ? Pourquoi la
librairie Masséna me fait peur ?
Mon Dieu qu’elle est belle !
La femme : Je suis contente de faire ça ce matin, il
fait beau, ça m’occupe et je me sens utile.
Oh là ! Il est charmant. Lui, je ne le rate pas.
L’homme : Mais, elle est magnifique, une statue mouvante, vivante, vivifiante. Une rousse, une vraie. Car, seules les vraies rousses savent figer les amoureux des brunes et les amoureux des blondes. Une frimousse flamboyante diraient les romanciers, lumineuse diraient les
scribouillards. Mais là, elle est, elle est atome, boule de feu, centre de la
Terre, brûlure créatrice, cœur du cœur. Incroyable. Rien n’est superficiel,
tout vient de l’intérieur.
Un sourire large et
timide pourtant, un air de madonne prometteuse.
Ses yeux, bleus ou verts ?
Sa presque quarantaine posée et gaie la rend mystérieuse et
accessible, ou l’inverse.
Un bijou de beauté et de sagesse, pures.
La femme : C’est peut-être un touriste. Tant pis,
j’essaie quand même.
"Tenez, Monsieur".
Elle lui tend un prospectus. Il le prend
mais ne regarde que ses yeux.
"Merci"
Il baisse la tête. L’angle du papier glacé est orange.
L’homme : Une publicité pour un opérateur de
téléphonie ? Un parfum ? Des cosmétiques ? Les 3J des
Galeries ?
Merde, mais c’est un tract politique. Cette femme époustouflante
et parfaite distribue un tract politique.
Et pour le maire sortant. Merde et re-Merde.
Fichtre. La rumeur disait qu’il n’aimait pas les pétasses.
C’était vrai.
"Je vous le rends, Madame, j’ai déjà mon candidat et
je respecte les arbres"
"Prenez-le quand même, le meeting c’est
mercredi"
"Non, Madame. Ou alors je vous prends le paquet. Mon
candidat j'y tiens, c’est un humaniste. C'est le plus cultivé et le plus intelligent"
L'homme : Pas besoin d’en dire plus, elle a compris. La preuve, elle
baisse les yeux.
Bon, elle le reprend son imprimé, oui ? Et dire que
c’est un bout de papier avec la tête de l’autre qui fait le lien entre nos
mains. On dirait que le maire célèbre une union.
"Je comprends"
La femme : Mince, mais, j’ai les yeux qui se mouillent. Pétard, mais je rougis. S’il me le demande je change de camp sur le champ.
L'homme : Mais comment une belle fille comme ça peut soutenir ce candidat ? Sacrée psychologie féminine, je n’y viendrai jamais à bout.
La femme : Quel con ! Il n’a rien compris.
Ils n'ont pas le temps de se saluer, de se sourire une dernière
fois, de se tourner le dos.
La roue redémarre et la magie prend fin.
Après trois jours de moqueries et d’insultes de bobonne, Raymond finit par admettre qu’il est sujet au mal d’altitude et remballe ses hallucinations.
Le week-end suivant, à
Zuydcoote, rue de Bray-Dunes, on se passe le film des vacances.
C'est alors que Raymond comprend qu’il n’a pas rêvé ; le
caméscope magique disait la vérité.
Se retournant sur Liliane, pour partager, il la voit, avachie,
endormie sur le fauteuil délabré de grand-mère. Le regard qu’il lance à sa femme est
désespéré.
A cet instant, il pourrait la tuer. On devrait tuer les gens sans poésie,
pense-t-il, pendant que l'arrêt sur image cadre la beauté de la militante de Droite.
28 février 2008
Meure le vent !
Je n’aime pas le vent.
Même les courants d’air, horreur absolue, ne détrônent pas le
vent au royaume de mes hantises.
Je n’aime aucun vent ; froid, chaud, doux,
violent ; ni sirocco, ni ses frères.
Donnez-moi des choses complexes à gérer, des conflits à
désamorcer, des montagnes à déplacer, des deuils à assumer, tout vous dis-je,
mais pas de vent s’il-vous-plait.
Je me crispe au moindre souffle, je réveille mes vieilles
douleurs, je réactive mes torticolis, j’invente des maux de têtes non-répertoriés.
Rien n’y fait. Aucune méditation zen, aucune prière païenne,
aucune image positive, aucun accompagnement « dans son sens » ne me
soulagent.
Oh, j’ai compris le pourquoi du comment depuis longtemps,
mais il est au moins une chose, et ça c’est injuste, que la compréhension ne suffit pas
à soulager.
Comme tous les perfectionnistes exigeants, je cours après la
maîtrise des choses. Ce que je ne maîtrise pas, j’essaie de l’apprendre, de le
comprendre pour ne pas le subir. En désespoir de cause, la fuite sera
salvatrice.
Mais là, pour le vent, la seule fuite est l’abri. Mais
l’abri est prison et c’est le vent qui a
les clés, il m’interdit de sortir. Face aux courants d’air, je suis de mauvaise
humeur, mais je peux encore fermer la porte et je garde le trousseau.
Et Monsieur, virevolte parfois, il danse, il tourne, il se moque, il nargue.
Et dire que certains lui trouvent de la poésie !
Brassens nous dit que c’est "chez les fâcheux" que le
vent "choisit les victimes de ses petits jeux". Alors je suis un fâcheux, bien
fâché même.
Qu’il aille séduire les éoliennes, qu'il les caresse, leur fasse tourner la tête, se trémousser, s'électriser, mais, surtout ... qu'il nous foute la paix.
Qu'il aille gonfler d'autres coques, qu'il les voile, les dévoile, les mate, les démâte, mais, surtout... qu'il nous foute la paix.
Qu'il aille combattre d'autres moulins, qu'il se fasse leurs ailes, les leur brise menues, menues, si ça lui chante, mais, surtout... qu'il me foute la paix.
20 février 2008
Les femmes sont plus belles dans les aéroports
Les femmes sont plus belles dans les aéroports.
Et les larmes plus chaudes aux portes des embarquements.
Plus luxueux qu'un quai de gare, le Terminal livre sa fonction en disant son nom.
Les portes coulissantes guillotinent les couples et séparent les passions.
Coupleret.
Exécution... publique.
Place de Grève, souvent des grèves. Pour pendre l'heure, l'air est grave.
La sentence est toujours la même.
L'un s'en va et c'est souvent le même.
L'autre reste et c'est souvent le même.
L'un aime et le dit. L'autre le dit aussi.
La foule désordonnée mais obéissante va se faire déshabiller, scanner, fouiller, contrôler.
Les yeux qui restent, chauffent. La porte coupe le fil et l'être aimé est un autre, différent, indépendant.
Après quelques ballets d'essuie-glaces, les bras finissent par retomber et faire demi-tour.
Les femmes sont plus belles dans les aéroports, même celles qui restent.
L'un part, vers le possible et l'autre reste, dans le vide.
Un esprit s'occupera l'esprit quand impatient patientera.
Paradoxe absurde : "Pourquoi tu m'abandonnes ?" a dit le voyageur.
Les femmes sont plus belles dans les aéroports, même celles des autres.
Seule note d'espoir subjectivement interprétée :
On prend l'avion pour prendre l'air, comme un espace de temps défini.
Quand en bateau, on prend le large, le retour n'est pas garanti.
Les femmes sont plus belles dans les aéroports.






