Cela fait déjà deux semaines que Luis ne dort plus, ou très peu. Il est un peu énervé et chaque jour, le manque de sommeil aidant, il s’énerve encore plus. Il a un mauvais pressentiment.

Les Moralès vivent à La Paillade depuis sa construction. Même un peu avant pourrait-on dire, puisque l’immigré Espagnol a fait partie des nombreux ouvriers du bâtiment venus chercher de quoi se nourrir en France.
Montpellier, c’était bien. Pas si loin du pays natal et au soleil. Et puis ce serait pour quelques temps seulement.
Quelques temps, c’est combien ? Pour eux, ce sera 45 ans. L’âge de la grande, la Parisienne, qui ne descend plus guère. Les autres ont suivi, ont poussé, sont partis et descendent encore un peu.
C’est la tour qui les effraie. Ils y ont passé tant de temps. Ils ont honte de montrer leur enfance à leurs petits.

Luis et Pilar voient bien que tout a changé dans la cité. Mais d’habitude en fatalisme, ils vivent tant bien que mal entre nostalgie et passions intactes.

La passion de Luis, c’est le vélo. Avant c’était le cyclisme. Avant qu’un jour, en une phrase, Pilar ne mette fin aux espoirs de carrière sportive de son mari. Celui-ci était doué. Excellent grimpeur, il avait été repéré et, à une signature près, il aurait pédalé sur les routes de la Vuelta.
Pilar avait dit Non, cest Non.

Alors, le vélo prit toute la place. Pas un dimanche sans sortie. Les vacances, c’était toujours les routes du Tour de France à monter les cols, la veille ou le lendemain, de l’étape officielle. Et depuis la retraite, c’est pire. Tous les matins, qu’il pleuve, qu’il vente, Luis prend son vélo étincelant sur le balcon, le soulève jusqu’à l’ascenseur et descend les sept étages, vélo vertical. Ce couple d’ascenseur est harmonieux, joyeux, fidèle.

Combien de fois a-t-il remonté l’engin sur l’épaule par les escaliers ? Car l’ascenseur de la tour de France déraille plus souvent que ses collègues voisins. "La tour de France", c’est comme ça que s’appelle l’immeuble. Puta de destino qui remue le couteau dans la plaie.

La frustration mise à jour, acceptée, analysée, rangée n’en reste pas moins frustration. Et au fond des yeux bleus ciel de l’humble coureur, chacun a toujours vu le regard embué d’un éternel enfant.

Pilar acceptait la concurrence de la petite reine. Parce qu’elle savait la taille de son erreur, mais qu’en bonne Espagnole, elle ne l’avouerait jamais. C’est au sein des Espagnoles qu’on transmet aux Espagnoles, cet autoritarisme absurde qu’ont les femmes des sociétés matriarcales.
Elle l’accepte aussi, car sa tête est ailleurs. Pilar vit une autre passion.

Pilar nettoie, astique, range, lave, fait le ménage. C’est le grand nettoyage de printemps du matin au soir depuis un demi-siècle. C’est son plaisir, sa jouissance, sa compulsion.
On comprend, bien sûr, qu’elle se condamne aux travaux forcés de son crime d’étouffement marital. Mais, inutile de le lui dire, elle le sait et le nierait.
Mais pour bien montrer que ce n’est pas maladif, elle choisit la
pire des solutions, la course en avant, le toujours plus.

Et ce qui devait arriver, arriva.

Aujourd’hui, Luis a oublié d’enlever ses chaussures pour traverser le salon, vélo sur l’épaule, jusqu’au balcon.
La folle du logis attendait la faute. Carton rouge. Des décennies de jalousie se réveillent d’un seul coup.
La mégère hurle à faire trembler la tour et le vocabulaire devient exclusivement espagnol, tant est fort le besoin d’insultes primaires.

Pilar file sur le balcon, prend le vélo à deux mains, le suspend au-dessus du vide et le jette.

L’occasion est trop belle. Luis ne dit rien. Il se penche, regarde le vélo voler, se retourne sur sa femme, soudain figée et silencieuse.

Puis, sans un mot… la prend par les épaules et la fait basculer dans le vide.

Au moment de passer devant les fenêtres du troisième étage, Pilar entend, la voix tranquille et sereine de l’homme qu’elle a toujours aimé :
Au fait, mi amor, l’ascenseur est en panne.