22 avril 2008
La tour de France
Cela fait déjà deux semaines que Luis ne dort plus, ou très peu. Il est un peu énervé et chaque jour, le manque de sommeil aidant, il s’énerve encore plus. Il a un mauvais pressentiment.
Les Moralès vivent à La Paillade depuis sa construction.
Même un peu avant pourrait-on dire, puisque l’immigré Espagnol a fait partie
des nombreux ouvriers du bâtiment venus chercher de quoi se nourrir en France.
Montpellier, c’était bien. Pas si loin du pays natal et au
soleil. Et puis ce serait pour quelques temps seulement.
Quelques temps, c’est combien ? Pour eux, ce sera 45
ans. L’âge de la grande, la Parisienne, qui ne descend plus guère. Les autres
ont suivi, ont poussé, sont partis et descendent encore un peu.
C’est la tour qui les effraie. Ils y ont passé tant de temps.
Ils ont honte de montrer leur enfance à leurs petits.
Pilar avait dit Non, cest Non.
Alors, le vélo prit toute la place. Pas un dimanche sans sortie. Les vacances, c’était toujours les routes du Tour de France à monter les cols, la veille ou le lendemain, de l’étape officielle. Et depuis la retraite, c’est pire. Tous les matins, qu’il pleuve, qu’il vente, Luis prend son vélo étincelant sur le balcon, le soulève jusqu’à l’ascenseur et descend les sept étages, vélo vertical. Ce couple d’ascenseur est harmonieux, joyeux, fidèle.
Combien de fois a-t-il remonté l’engin sur l’épaule par les escaliers ? Car l’ascenseur de la tour de France déraille plus souvent que ses collègues voisins. "La tour de France", c’est comme ça que s’appelle l’immeuble. Puta de destino qui remue le couteau dans la plaie.
La frustration mise à jour, acceptée, analysée, rangée n’en reste pas moins frustration. Et au fond des yeux bleus ciel de l’humble coureur, chacun a toujours vu le regard embué d’un éternel enfant.
Elle l’accepte aussi, car sa tête est ailleurs. Pilar vit une autre
passion.
Pilar nettoie, astique, range, lave, fait le ménage. C’est le
grand nettoyage de printemps du matin au soir depuis un demi-siècle. C’est son plaisir, sa jouissance, sa compulsion.
On comprend, bien sûr, qu’elle se condamne aux travaux
forcés de son crime d’étouffement marital. Mais, inutile de le lui dire, elle
le sait et le nierait.
Mais pour bien montrer que ce n’est pas maladif, elle choisit la pire des solutions, la course en avant, le toujours plus.
Aujourd’hui, Luis a oublié d’enlever ses chaussures pour
traverser le salon, vélo sur l’épaule, jusqu’au balcon.
La folle du logis attendait la faute. Carton rouge. Des décennies de
jalousie se réveillent d’un seul coup.
La mégère hurle à faire trembler la tour et le vocabulaire
devient exclusivement espagnol, tant est fort le besoin d’insultes primaires.
Pilar file sur le balcon, prend le vélo à deux mains, le suspend au-dessus du vide et le jette.
Puis, sans un mot… la prend par les épaules et la fait basculer dans le vide.
Au moment de passer devant les fenêtres du troisième étage,
Pilar entend, la voix tranquille et sereine de l’homme qu’elle a toujours
aimé :
Au fait, mi amor, l’ascenseur est en panne.
Commentaires
Cruelle cette histoire de Pilar qui s'écrase et libère l'Ibère... Quant à la chute, je suis surprise que tu puisses imaginer de telles choses.
Et après tu viendras nous dire que tu n'aimes pas la provoc'... :-)
"Le vélo volant", ça me rappelle quelque chose !
Quand je pense que j'ai failli habiter à Latour de france, rien que pour le nom, je frémis à ce qui aurait pu m'arriver !
Bien fait
Bien fait pour Pilar ! Non mais !
"Libère l'Ibère" comment j'ai pu la rater celle-là ?
Tu sais mieux que moi, Plum' que les personnages font ce qu'ils veulent... pas moi qui l'ai poussée la Pilar...
Oui, après coup, ça m'a fait pensé au "vélo volant" de Julos, mais aussi à "... puis un jour on lui a dit "go west" et il a pédalé de New-York à Los Angelès sur un vélo volé..."
Alors, ça existe Latour de France ? Dans les Pyrénées en plus ! C'est bon pour un grimpeur.
Bien fait pour Pilar ? ça m'étonnerait pas qu'elle soit allé écraser le vélo en plus.
Mais bon sang de bon sang quelle gourde cette Pilar...
Elle n'avait qu'à le laisser courir ses tours de France. Il se serait surement dopé (pas un ne se dope pas), s'il était vraiment doué, ils auraient vécu dans une belle et grande maison...mais surement que Pilar devait l'aimer son "homme" alors bêtement elle a dit NON "non tu ne bousilleras pas ta vie"
Du coup le méchant homme frustré s'est vengé..."elle va le payer" s'est-il dit....et week-end après week-end, il partait assouvir sa passion ...en laissant bobonne à la maison s'occuper des enfants, de la maison, de l'intendance du grand champion...
Bon sang Pilar, il fallait prendre un amant, au lieu de t'enfermer dans la routine de la satisfaction du grand homme...
Mais Pilar l'aimait surement.
Ah mais on va pas non plus en faire un héros de ce double assassin!
Si ça, c'est pas du Nathalie tout craché !!!
Tout voir à l'envers. Féministe, systématiquement, bêtement. Normalement, ce sont les esprits masculins qui sont aussi manichéens.
La Pilar a bousillé la vie de tout le monde dans cette histoire.
Suffisait qu'elle le laisse faire, se serait planté à la première course et tout rentrait dans l'ordre. La souplesse et la détermination, ce sera toujours mieux que l'autorité ou le laxisme.
Et oui...mais s'il était vraiment doué le pépère...et bien, vois-tu, Pilar a juste vu plus loin que le bout de son nez sourire.
Je ne vois vraiment pas où était son intérêt que d'interdire à son homme de devenir un éventuel grand champion, si ce n'est sa légitime inquiétude.
Quant à l'expérience de la gourde bobonne qui reste à la maison pendant que le maître céans jouit de sa totale liberté de sportif de pseudo haut niveau....C'est du vécu.
Si je n'avais pas pris le contre-pied t'aurait été déçu, non?
Quant à féministe "bêtement", je répondrai macho bêtement ou plutôt évidemment.
Et voilà comment tu deviens blessant.
"Suffisait qu'elle le laisse faire, se serait planté à la première course et tout rentrait dans l'ordre." C'est mal connaître la psychologie du sportif ou de la sportive de haut niveau (ou de celui qui croit l'être)!
Ceux là n'abandonnent jamais, c'est la vieillesse ou la blessure qui les rattrape qu'ils soient hommes ou femmes.
Sans épiloguer, je ne me laisse qu'un micron de chances de me tromper sur ce que je vais écrire. J'en suis tellement sûr :
La différence entre toi et moi Nathalie, c'est que j'ai une sensibilité féminine et toi masculine. Voilà d'où viennent tous nos clivages.
Harmonie face à conflit. Communication face à bagarre. Amour face à compétition. Douceur face à rugosité...
Et comme c'est le féminin que je préfère...
C'est pas la femme qui est l'avenir de l'Homme, c'est le Féminin et Perdu, je le suis plus que toi.
Ainsi a parlé Claudiogène
Sourire.
Il y a toujours plusieurs interprétations possibles à une histoire. Celle de Nathalie est plausible aussi, je trouve.
J'ai été surprise par la chute... Je ne pensais pas que ton esprit puisse imaginer quelque chose de ce genre ! Wouaou ça fiche la trouille !
Finalement, as-tu décidé si tu détruis ton blog ou si tu le laisses en ligne. J'aimerais bien prendre le temps de lire ce qui est paru avant que je ne le découvre !
On ne maitrise pas ses personnages.
Je laisse en ligne, bien sûr.
Pédaler
Il y a sans doute bien des façons de pédaler dans le vide et bien des situations où l'on pédale dans le vide. Qu'est ce qu'il ne faudrait pas tout jeter par la fenêtre !
Je n'écris pas de nouvelles, j'ai du mal à croire qu'on ne maîtrise pas ses personnages. Ca me semble impossible puisque l'histoire sort de la tête de son auteur(e). C'est comme les comédiens qui semblent parfaitement schizophrène... "c'est pas moi qui me suit mis nu c'est mon personnage alors ça me dérange pas". C'est un dédoublement de personnalité qui m'est étrange.
Tu écrivais avant le blog ?
J'aime bien cette chute!
Il a osé! Après le vélo, Pilar! Juste retour des choses!
Ce qui m'étonne c'est : elle à dit Non, il a renoncé!
Moi j'ai beau dire Non, il ne renonce jamais!
Enfin, c'est peut-être ça la différence, qui m'évite de passer par dessus le balcon, alors tant mieux!
Berrybelle, moi aussi je trouvais ça impossible cette histoire de personnages autonomes. Et pourtant. J'en parlais récemment avec Tiphaine, qui écrit très bien, elle. Allez la visiter.
J'écris depuis 12, 13 ans mais c'était surtout de la poésie.
Mcbarbara, si les lorraines avaient du pouvoir sur les Tunisiens, ça se saurait ! Bon, c'était pour rire.
Ceci dit, j'ai vu il y a quelques temps une carte détaillée par région sur les sociétés matriarcales qui se perpétuaient. Quelques régions d'Italie, d'Espagne (pays basque, galice...) françaises... mais la Tunisie, je ne crois pas :-)
Pour ma part, je n'ai jamais rencontré une Espagnole soumise.
Quelle est l'adresse du blog de Tiphaine ?
Pan sur le bec
Et c'est comme ça qu'on s'aperçoit qu'on n'avait pas Tiphaine en lien. Faute grave.
http://elbolg.canalblog.com/
;o)
Je vois que l'oubli est réparé...
Faute très grave en effet !
J'aime bien venir chez toi en prenant des chemins détournés, ça me plaît de faire un tour chez Didier ou Marie ou LChe et puis cliquer sur ton nom après un de tes commentaires, pendant longtemps, j'avais une sorte de routine, tous les dimanches, j'allais sur chacun des liens de ma blogroll, ça m'a lassée, j'avais l'impression que c'était une corvée. Alors maintenant je voyage !
Les personnages donc, oui, ils sont autonomes les miens aussi, ils sont flous au début, ils se construisent presque seuls, peut-être même seuls je ne sais toujours pas quel est vraiment mon pouvoir d'action sur eux mais ça n'a pas vraiment d'importance, autant les laisser faire, c'est moins épuisant que de lutter contre eux (et je le dis d'expérience, je viens de recommencer mon roman à cause de ça, trois mois à ligoter les actions et les personnages, à les pousser dans une direction qu'ils n'avaient visiblement pas envie de prendre !)
cet ibère est rude
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