1959

Petit enfant pataud, gauche et pas bien dégourdi, tout mon corps semblait vouloir rester immobile.
Ajoutons à ça, deux frères, l'aîné et le benjamin, espiègles, vifs, téméraires, insouciants qui me renvoyaient l'image du petit gros incapable.
Finissons par dire que dès l'enfance, je n'avais aucun goût pour la compétition et pour le rapport de force.
Et voilà, avec quoi j'allais devoir faire face à mon corps et au sport.

A l'école, j'étais toujours le chouchou du prof de gym. Vous pensez, une telle application à bien faire et des résultats aussi lamentables, ça force le respect et réveille la tendresse.
Incapable même de monter sur le premier des nœuds de la corde du même nom.  Le seul garçon à sauter moins haut que les filles, moins loin aussi, à courir moins vite...
Dans le collectif, je m'en sortais un peu mieux. La stratégie et l'astuce venaient au secours de la force et de la technique.

Puis vint l'heure des clubs sportifs.
Deux années de gymnastique m'apportèrent un peu de souplesse, pas plus. Je m'appliquais, suivais toutes les règles à la lettre et finis même 5ème de ma catégorie... Nous étions 5.

C'est alors qu'arriva le Football. Révélation. Pas du jeu. Pas de la technique. J'étais nul. Mais, je ne ratai jamais un entrainement, jamais un match. J'ai toujours été Capitaine de l'équipe, toujours. Et défenseur, toujours. L'attaque ne sera jamais mon truc. D'ailleurs, je l'avais choisi dès le début : Tout le monde voulant être avant-centre, le moniteur décida de nous faire courir ; le premier serait avant-centre et ainsi de suite jusqu'au dernier, arrière. Pendant que tous couraient, je marchais. Je serai arrière.
Neuf années magnifiques où je ne vis pas trop le ballon. Capitaine et défenseur central d'un tout petit club de banlieue, j'avais beaucoup de succès, j'étais respecté et un rempart légendaire, jamais vaincu. Nous gagnions beaucoup plus souvent à l'envie qu'à la technique, plus à la hargne qu'au génie.
Lorsqu'un entraineur de quelques divisions au-dessus vint me chercher pour me proposer de le rejoindre, je lui répondis que je ne savais pas jouer au football, ce qui était vrai de vrai. Peut-être, mais tu es vaillant. Soit. Et voilà qu'il me propose du boulot, un appartement, des primes de match. Fin psychologue celui-là ! C'était la meilleure façon de me faire fuir. Ce que je fis.
Quelques autres  péripéties qu'on appelle "arrangements" finirent par me lasser et je rangeai les crampons autour de la vingtaine.

Un ami m'entraina vers le karaté. Trois années bien chargées m'emmenèrent jusqu'au passage de la ceinture noire. Pour la technique, j'étais persévérant et ça compensait mon manque certain de don pour la chose. Pour les combats, n'en parlons pas, j'aurais préféré prendre dix coups qu'en donner un.
Je ratai le passage de ma ceinture noire en quittant le gymnase, où à une heure du matin, on magouillait ouvertement pour partager le quota d'admis entre élèves des seuls professeurs délégués à la Fédération.

Puis vint l'Aïkido. Point de compétition. De la philosophie. De l'étiquette. C'était pour moi. Quelques années merveilleuses d'évolution personnelle. Je ne passerai jamais de ceinture officielle, seulement celles du club, au seuil de la noire, disons. Belle expérience sportive et spirituelle.

En parallèle, je fis avant 30 ans beaucoup d'escalade en rochers à Fontainebleau et en falaise (Yonne, Normandie, Calanques...).
Un peu de jogging aussi. J'ai habité 10 ans à 200 mètres du Parc du Château de Versailles et ma jeunesse faisait sans précautions des tours du Grand Canal épiques.
Beaucoup de ski aussi. Depuis 1978, je suis allé skier au moins une fois à chaque saison, même dans les pires périodes, comme cette année, une seule mais splendide journée à Isola 2000, mercredi dernier.
Beaucoup de randonnée de moyenne montagne dans les Alpes, du Nord surtout.

Puis, il y a 5 ans, la course à pied revint me titiller. Le cadre de la région et la quasi-gratuité de la chose n'y sont pas pour rien.
Je suis inscrit pour le 09 novembre prochain au Marathon des Alpes-Maritimes qui reliera Nice à Cannes. J'aurai 51  ans et ce sera le premier, peut-être le dernier. D'ici là, j'ai une préparation rigoureuse à faire pour ne pas souffrir. Parce que si je suis vaillant, courageux et persévérant, je déteste souffrir.

Hier, j'ai donc couru le Semi-Marathon de Nice et j'ai découvert que je détestais aussi mourir. Des souffrances inconnues jusque là se sont invitées ; à me sentir mal un peu plus tard. Mais j'ai fini. Un chrono lamentable, mon pire. Une belle journée pourtant. Beaucoup de monde. Et comme toujours une belle ambiance de sportifs sains et sans pression.
Je suis arrivé après Estrosi. J'étais arrivé derrière Mottard en janvier. Ces politiques ont un truc qu'on n'a pas.
Heureusement que mon inscription marathon est déjà faite parce que ce n'est pas aujourd'hui que je signerais le bulletin.

Donc pour un petit gros raillé par les frangins, je ne m'en suis pas si mal sorti.

Course