Je publie aujourd'hui le texte écrit par notre amie Plum' sur son blog hier.
Je vous remercie de tout lire, je crois que cela en vaut vraiment la peine.
Je n'en dis pas plus. Merci Plum'.

"Je suis content. Super content, même ! J’ai eu huit ans hier. Mon papa et ma maman m’ont offert de beaux habits, tout neufs. J’ai eu un pantalon bleu foncé et un tee-shirt sur lequel il y a marqué : courage et liberté. Mon papa m’a dit que j’étais un homme maintenant et que je devais apprendre à me conduire en tant que tel. Ma mère, elle écoutait mon père et elle souriait. Elle m’a pris dans ses bras et m’a serré très fort en me disant à l’oreille qu’elle était fière d’avoir un fils comme moi. C’était la fête pour moi, toute la journée ! Ma maman, avec l’aide de mes trois sœurs et de ma tante, avait préparé plein de bonnes choses à manger. En fait, il y avait tout ce que j’aime ! J’ai mangé avec mon père, mes oncles et mes cousins dans le grand salon. Mon père n’arrêtait pas de dire qu’il était fier de son petit homme, que j’étais l’ange de la famille, celui qui allait les sauver. Ils m’ont donné des cadeaux et j’ai eu le droit de manger plein de gâteaux et même de fumer le narguilé. J’ai adoré être un homme ! Après, ma mère a fait du thé pour tout le monde et on a discuté entre hommes. Il y a le frère de l’Imam qui est venu boire le thé avec nous. C’est un homme courageux et sage. Il voulait me parler. A moi tout seul. J’étais content et tellement fier aussi. Il m’a dit que j’avais eu de la chance parce que Dieu m’avait choisi. Il m’a expliqué que Dieu me suit depuis que je suis né et qu’il voit tout ce que je fais depuis mon premier jour de vie. J’étais étonné. Pourquoi moi ? Il a dit que Dieu, dans sa générosité et sa bonté, avait de grands projets pour moi. Si je le voulais, je pouvais faire que tout cela s’arrête, que tout cela ne soit plus qu’un vilain rêve et que le bonheur revienne sur notre terre et dans nos maisons. Je pouvais devenir un ange parmi les anges. J’ai trouvé cela bien, moi, de devenir un ange. Il a dit que j’avais l’avenir de tout un peuple dans mes mains. Mais que peut-être je n’avais pas le courage de devenir un immortel. J’ai demandé ce que cela voulait dire. Il m’a répondu que les anges ne meurent pas, ne souffrent pas, n’ont jamais de peine et qu’ils préparent le Paradis pour que les gens qu’on aime sur Terre soient rassurés lorsqu’ils meurent. Il a dit qu’être un ange c’est comme être le bras droit de Dieu. C’est un rôle important et primordial, qu’il a dit. Ensuite, ma maman est venue me voir et me parler. Elle m’a dit de me rappeler de mes trois frères qui sont morts pour que nous puissions un jour être libres. Elle m’a dit qu’elle avait tout-de-suite su que j’étais différent, dès le jour de ma naissance. Parce que cela avait duré beaucoup plus longtemps que pour mes frères et sœurs, parce que j’avais failli étouffer avec mon cordon, parce qu’elle n’avait pas de lait pour moi et que j’étais trop petit, trop fragile. Elle m’a raconté, ma maman, comment je m’étais agrippé à la vie comme un chaton à un arbre. Et que malgré tous ces pièges que la vie mettait sur mon chemin, j’avais survécu. Je m’étais accroché comme le lierre, comme les rosiers grimpants sur le mur du jardin. Et que de petite boule fripée, j’étais devenu son grand petit garçon, fort et courageux. Ils m’ont rassuré, tous. Ils m’ont dit de ne pas avoir peur, que Dieu m’attendrait avec des fleurs et des étoiles et que les rivières étaient de miel dans le ciel. Ils m’ont dit que les cornes de gazelles poussent sur les arbres et que l’on peut en manger quand on veut. Ils ont dit que j’avais un destin extraordinaire. Ils ont dit que j’avais été choisi et que si j’avais peur, ce n’était pas grave. Dieu choisirait un autre enfant, peut-être une fille, plus courageuse. Alors, j’ai dit que non, je n’avais pas peur parce que moi aussi je voulais être un ange immortel. Ils ont dit que je n’aurai pas mal. Ils ont dit que j’allais connaître le bonheur…

Je crois qu’ils se sont trompés ou alors qu’ils m’ont menti. J’ai fait comme ils voulaient. Je suis allé près du camion avec la croix rouge. J’ai demandé au soldat s’il avait quelque chose à manger et quand il s’est approché, j’ai tiré sur la manette, sous mon pull.

Ici, il n’y a personne pour m’accueillir, ni mes frères, ni mes cousins, ni mes oncles. Il n’y a pas de jardin et d’arbres à cornes de gazelle. Il n’y a pas de fleurs et d’étoiles. Il n’y a rien qu’un grand vide, tout rouge d’abord et puis tout noir maintenant. Où est la rivière de miel ? Je veux retourner chez moi. Je veux voir mon papa pour lui dire que tout est faux, que le frère de l'Imam ne dit pas que la vérité. Où sont les anges ? Où est Dieu ? Je ne veux plus entendre ces cris, ces bruits, ces sirènes. Je veux rentrer à la maison, maman. S’il te plaît… Je crois que je me suis trompé de chemin, papa. Je suis tellement désolé, je voulais que tu sois fier de moi. Je crois que j'ai tout raté mais je te jure, papa, que je ne l'ai pas fait exprès.

Ils m’avaient dit que je suis celui qui a été choisi. Ils m’avaient dit que c’est pour cela que je m’appelle Moktar…"


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