Claudiogène

Ambition : Passionneur

24 mars 2007

Etranges étrangers (Prévert)

Etranges étrangers

Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel
        hommes de pays loin
        cobayes des colonies
        doux petits musiciens
        soleils adolescents de la porte d'Italie
        Boumians de la porte de Saint-Ouen
        Apatrides d'Aubervilliers
        brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris
        ébouillanteurs des bêtes trouvées mortes sur pied
        au beau milieu des rues
        Tunisiens de Grenelle
        embauchés débauchés
        manoeuvres désoeuvrés
        Polaks du Marais du Temple des Rosiers
        Cordonniers de Cordoue soutiers de Barcelone
        pêcheurs des Baléares ou du cap Finistère
        rescapés de Franco
        et déportés de France et de Navarre
        pour avoir défendu en souvenir de la vôtre
        la liberté des autres

        Esclaves noirs de Fréjus
        tiraillés et parqués
        au bord d'une petite mer
        où peu vous vous baignez
        Esclaves noirs de Fréjus
        qui évoquez chaque soir
        dans les locaux disciplinaires
        avec une vieille boite à cigares
        et quelques bouts de fil de fer
        tous les échos de vos villages
        tous les oiseaux de vos forêts
        et ne venez dans la capitale
        que pour fêter au pas cadencé
        la prise de la Bastille le quatorze juillet

        Enfants du Sénégal
        départriés expatriés et naturalisés

        Enfants indochinois
        jongleurs aux innocents couteaux
        qui vendiez autrefois aux terrasses des cafés
        de jolis dragons d'or faits de papier plié
        Enfants trop tôt grandis et si vite en allés
        qui dormez aujourd'hui de retour au pays
        le visage dans la terre
        et des bombes incendiaires labourant vos rizières
        On vous a renvoyé
        la monnaie de vos papiers dorés
        on vous a retourné
        vos petits couteaux dans le dos

        Étranges étrangers

        Vous êtes de la ville
        vous êtes de sa vie
        même si mal en vivez
, même si vous en mourez .


Jacques Prévert. 1955.
 

Posté par claudiogene à 00:01 - Lectures - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

J'arrive par chez Plum'. Depuis le temps que nous nous cotoyons dans ses commentaires, il était nécessire de venir découvrir votre univers ! Et je tombe nez à nez avec un texte de Prévert qui résonne encore à mes oreilles, encore ponctué des intonnations mises par ces artistes sur le CD du GISTI offert par un ami...

Etrange étranger
Toi qui ici n'est pas né
Toi qui en France est arrivé
Toi qui en France a été brimé...

"Je pense à ces personnes étrangères qui apportent des papiers usés d'avoir été pliés, dépliés, repliés dans de nombreuses administrations pour faire de multiples photocopies nécessaire à une foule de dossiers dont la plupart s'avéreront sans suite." (le 25/01/07) Et oui, j'ai ça dans mon job parfois...

Posté par Alfie, 24 mars 2007 à 07:53

Merci...

... pour votre visite, chère Alfie.
J'ai présenté ce texte pensant qu'il était peu connu et pour son ambiance particulière.
Mais, en aucun cas, pour participer à une espèce d'indignation de bon ton concernant le sort réservé à certains. La plainte collective qui se veut, ou qui se dit, humaniste a plutôt tendance à m'éjecter illico dans "le camp d'en face".
Merci, chère Alfie, de m'avoir permis cette précision pour tout le monde.

Posté par Claudiogène, 24 mars 2007 à 09:56

qqes idées

--> rythmes sacadés qui crient l'injustice, la souffrance, mais aussi des diversités culturelles.
--> ce poème nous permet de comprendre les dures réalités de la vie ansi que qqes faits historiques
--> essayer de découvrir l'engagement du poète dans la société par la poésie même
--> analyser les hommes de pouvoir (Franco), l'exploitation
--> l'inégalité des chances

c'est peu, mais faut chercher plus!

Posté par mimi2256, 22 avril 2009 à 11:54

commentaire composé

Jacques Prévert est un poète, parolier et scénariste français du XXème siècle, dont l’œuvre par son oralité et ses thèmes plein de tendresse et de révolte, a su toucher un très large public.
Nous allons étudier « Etranges étrangers » extrait de La pluie et le beau temps publié en 1955.
Nous allons voir dans un premier temps la tendresse que Prévert éprouve à l’égard des étrangers, dans un deuxième temps comment il dénonce l’injustice de la société à leur égard, et enfin, que cette position de l’auteur reste d’actualité.


Prévert éprouve une certaine tendresse à l’égard des « doux petits musiciens », il évoque la couleur de peau de ces jeunes quand il les qualifie de « soleils adolescents ». Lorsqu’il parle des esclaves noirs de Fréjus, il leur associe la douceur de leur vie passée : « tous les échos de vos villages / tous les oiseaux de vos forêts ». On voit la sensibilité de Prévert qui est touché par cette beauté de la nature que ces hommes avaient connue.
Lorsqu’il évoque le Sénégal et l’Indochine c’est de leurs «enfants » qu’il parle et non d’étrangers indésirables. Prévert évoque leur insouciance passée : « Jongleurs aux innocents couteaux », il montre bien que ces armes blanches, n’étaient pas utilisées pour tuer mais uniquement pour le divertissement. De même les « jolis dragons d’or » rappellent les jeux de pliage des enfants qui avec de simples papiers créent des personnages oniriques.
L’association des mots de la même famille « Etranges étrangers » souligne par sa musicalité, la tristesse que Prévert ressent à leur endroit. Pourquoi sont-ils étranges ? Par leur aspect physique, par leurs coutumes différentes ou parce que malgré leur malheur, ils restent en France ? Le poète appuie sur ces diversités et insiste sur le fait, que pourtant ils font entièrement partie de la société : « Vous êtes de la ville / vous êtes de sa vie ».
Tout au long du poème, l’auteur emploie le discours direct : il s’adresse à tous ceux que la vie a martyrisés et leur délivre un message d’espoir : « même si mal en vivez / même si vous en mourez ». Ils sont des éléments de la France à part entière. Mais pourquoi sont-ils là ?




En effet, leur présence doit avoir une raison et c’est par une phrase assassine que Prévert l’explique : « pour avoir défendu en souvenir de la vôtre / la liberté des autres ». Effectivement, ils étaient tous libres. Et c’est au nom de cette liberté qu’ils se sont mobilisés au service de la France. Et pour récompense ils ont obtenu la détérioration de leur vie.
Incontestablement, ils sont très nombreux. L’évocation de tous les lieux à Paris : « Chapelle » ; « Javel » ; « Porte d’Italie » ; « Porte de Saint Ouen » ; « Aubervilliers » ; « Marais » ; « Temple » ; « Rosiers » ; … insiste sur le fait qu’ils sont partout.
Prévert énumère toutes les nationalités étrangères présentes à Paris : « Kabyles » (algériens) ; « Tunisiens » ; Polonais ; Espagnols ; Sénégalais ; …. Il utilise des périphrases pour les désigner : « hommes des pays loin » ; « cobayes des colonies », sachant que cobaye a une connotation péjorative les associant à des animaux que l’on manipule. L’emploi du mot colonie rappelle le passé peu glorieux de la colonisation.
L’énumération des étrangers est en gradation : « Boumians » et « Polacks » appartiennent au langage populaire, « Apatrides » sous-entend qu’ils viennent de nulle part ; enfin « Esclaves » est la pire déchéance de l’être humain.
On a l’impression que chaque communauté est parquée dans des ghettos : « Kabyles de la Chapelle » ; « Boumians de la porte de Saint Ouen » ; « Tunisiens de Grenelle » ; … Ils mènent tous une vie misérable : « brûleurs de grandes ordures » ; « ébouillanteurs des bêtes » ; … Ce sont des métiers de sous-hommes dont personne ne veut et qu’ils sont obligés d’accepter pour vivre ou survivre.
L’auteur joue sur les mots pour commenter leur travail aléatoire : « embauchés débauchés » ; « manœuvres désœuvrés ». Ainsi, rien ne leur garantit de garder leur emploi.
Même ceux qui vivent loin de Paris et qui pourraient profiter de la mer au bord de laquelle ils vivent, doivent supporter des conditions misérables : « mer / où peu vous vous baignez » ; « Esclaves » ; « parqués » ; « locaux disciplinaires ».
Un malaise s’installe dans les oppositions de mode de vie : « face à une boite à cigares » et « quelques bouts de fil de fer » se trouvent : « tous les échos de vos villages / tous les oiseaux de vos forêts », l’anaphore « tous » amplifie ce qu’ils ont perdu.
Lorsque ceux de Fréjus peuvent venir à Paris, c’est pour défiler à l’occasion d’une fête qui n’est pas la leur ; ils font partie du décor.
L’auteur rappelle ce que la France a fait de ces hommes : « dépatriés » : elle leur a enlevé leur patrie ; « expatriés » : elle les a sortis de leur pays ; « naturalisés » : elle leur a donné une nouvelle identité, de leur enfance volée : « Enfants trot tôt grandis », de leur expatriation : « très vite en allés » et de leur abandon : « de retour au pays / le visage dans la terre ». Enfin, il évoque par une phrase dévastatrice, la trahison de la France : « on vous a retourné / vos petits couteaux dans le dos ».


Par ailleurs, la poésie de Prévert a une certaine modernité, les rythmes sont saccadés, il n’y a pas d’alexandrins, pas de rimes. La forme n’est pas fixe, c’est un nouveau langage. Il n’y a aucune ponctuation, on peut la lire sur le ton que l’on souhaite. C’est une poésie assez imaginative, elle nous distrait mais tout en dénonçant. Cela ressemble plus à de la prose qu’à de la poésie.


En définitive, ce poème dénonce les dures réalités de ceux qu’on appelle les étrangers. Il condamne l’injustice dont ils sont victimes. Ainsi, cette critique de Prévert peut s’adresser à l’Etat qui n’a pas remercié ces « étrangers » pour l’aide qu’ils lui ont apportée en se mettant à son service. Mais aussi à la société qui ne sait pas voir au-delà des apparences la valeur de l’être humain.

Posté par mimi2256, 03 mai 2009 à 16:03

Merci de déposer votre travail ici, mimi, cela éclairera sans doute d'autres visiteurs.

Posté par Claudio, 03 mai 2009 à 16:15

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