La voiture arrêtée sur le bas-côté, à cheval sur l’herbe semble avoir stoppé  en urgence. La portière droite est ouverte et la main gauche d’un jeune homme la retient de l'intérieur.
Le jeune homme, c’est Pierre. Il est couché sur la banquette et vomit comme jamais il ne l’a fait. Petit déjeuner, déjeuner et quatre-heures, tout y passe.

Tout a commencé une heure plus tôt. Son assistante lui avait pris un rendez-vous  dans une boulangerie au fin fond de la Seine-et-Marne, là où on ne sait pas bien si c'est encore l’Ile-de-France ou déjà la Province. Ce secteur, l’agent d’assurances n’y va jamais, il ne l’aime pas. C’est le secteur de son collègue, celui qui est en train de mourir à l’hôpital Henri-Mondor.

Au son du carillon déclenché par le rayon lumineux, la boulangère a levé les yeux sur le jeune homme. Des yeux qui savent parler aux hommes, assurément. Grands, noirs, étincelants, évocateurs, brûlants. "Un regard de baise", pense Pierre, juste pour se faire un bon mot.
Présentations faites, Madame  invite l’assureur à la suivre dans l’arrière-boutique. La petite vendeuse la remplacera.
Le mari nettoie les gamelles dans la cour et la paperasse, c’est pas son truc. Si affaire il y a à faire, ce sera avec Madame.

Tout est bien organisé. La petite à la boutique, le mari aux gamelles. Pierre et la Pomponnette dans l’arrière-boutique à discuter tout en surveillant le bébé de huit mois environ,  allongé dans un transat posé au sol. C’est une petite Aurore aux grands yeux bleus.
De sa place, Pierre qui est debout voit dans la cour le boulanger nettoyer de grandes casseroles au jet d’eau. Il ne recevra pas de réponse à son mouvement  de tête. La pièce est une sorte de véranda, grande baie vitrée vers l’extérieur sur un petit muret d’un mètre environ.

Les objectifs professionnels du mois et son récent célibat permettent à notre commercial d’accueillir le charme de la boulangère avec une disponibilité non coupable.
Mais, la situation est cocasse et la phase de séduction prend rapidement une autre tournure.

Aurore lâche sa tétine et se met à pleurer. La jeune femme s’accroupit pour la lui remettre en bouche. Elle la met d’abord dans la sienne pour la nettoyer avec un geste des plus suggestifs.
Puis, sans se relever, passe sa langue sur ses lèvres en même temps qu'elle remonte sa robe avec la main, comme si la robe en avait besoin ; cuisses et culotte étaient déjà largement offertes au regard de l'assureur.
Elle sait marcher en canard et trois mouvements lui suffisent pour atteindre les jambes de Pierre.

Celui-ci se fige. Regard vers la droite, le boulanger et son jet d’eau. Regard vers la gauche, le bébé et ses yeux bleus. Regard vers le bas, la Pomponnette qui, à cet instant, n’a jamais aussi bien porté son nom.
Que faire ? Le mieux est de ne rien faire, d’attendre. L’agent d’assurances est agent double. Sous sa ceinture tout est mécanique et la mécanique fonctionne très bien, la mécanicienne est experte. Au-dessus, tout est tension. Dans sa tête, tout se bouscule. Le danger ne l’empêche pas de penser à Alphonse Boudard qui racontait ses frasques de représentant de commerce et de la bouchère qui l’avait vidé de toute son énergie sur un étal sanguinolent.

Le plaisir et le calvaire s’arrêteront en même temps.
La cravate est toujours  en place. La chemise a accumulé un peu de transpiration.
La nymphomane remonte sur ses pattes tirant un peu sur la robe. Elle sourit, savourant la levure de Pierre. Son assurance semble dire qu’il ne s’est rien passé. Celle de Pierre ne sera pas placée.

C’est seulement dans la voiture que le jeune homme reprend ses esprits. Il sait que ces deux grands yeux bleus de bébé enregistrent tout. Il freine comme un fou, ouvre la portière et vomit tant qu’il peut.

L’enfant a-t-elle ancré en elle sa future condition, femme de boulanger ?